Béla Balazs, un itinéraire (5/5)

Béla Balazs, Théoricien marxiste du cinéma.

3pennyopera.jpg 

Exil en Union Soviétique

Balazs avait commencé à publier des textes dans des revues soviétiques bien avant son exil. Kino, Kino Journal, Ark, Kinc y Kultura avaient fait connaître certains de ses essais et il fut, à Berlin, le défenseur passionné du cinéma soviétique. En 1928, il avait même demandé au comité central du Parti communiste hongrois, dont plusieurs membres étaient à Moscou, la permission de tourner un film sur la République des conseils. Aussi, après l’invitation de se rendre en Union Soviétique en 1931, décida-t-il d’y rester et il s’intégra aux studios soviétiques. Il enseignera ses théories et pronocera de nombreuses conférences réunies dans le volume Iskusstvo Kino, paru à Moscou en 1945 et traduit jusqu’à ce jour en plus de vingt langues.

Il est d’ailleurs étonnant que Balazs, qui n’avait rien d’un marxiste orthodoxe, ait pu s’établir en Union Soviétique et jouir jusqu’à son retour en Hongrie d’un grand prestige. On sait, en effet, que l’émigration allemande en URSS fut loin d’être considérée par Staline avec toujours beaucoup de sympathie, tout comme l’émigration hongroise, mais pour la plupart des écrivains communistes, l’exil en URSS était la seule possibilité de continuer à  travailler et d’échapper aux camps de concentration qui existaient en Allemagne, faut-il le rappeler, dès 1933. De nombreux écrivains socialistes et communistes avaient été les victimes de persécutions policières et administratives tout au long de l’époque de Weimar : Grosz, Toller, Mühsam avaient été inquiétés pour leurs idées. Ces mesures frappaient aussi bien les socialistes et les communistes et plus particulièrement ceux qui avaient été liés avec Spartakus ou les conseils de Bavière. Becher comme Toller, le premier communiste, le second « socialiste messianique « , firent l’objet de procès retentissants. Le prestige de l’Union Soviétique, la passion qu’éprouvaient les écrivains allemands pour l’avant-garde russe, les incitaient à s’y réfugier. Dès l’époque de Weimar, certains comme Joseph Schneider avaient émigré pour échapper à la peine de mort (1). D’autres avaient été invités en Union Soviétique et y étaient demeurés, tels Balazs, Georg Lukacs et Herwarth Walden. L’année 1933 amena une nouvelle vague d’émigrants qui étaient menacés d’arrestation : Piscator, Berta Lask, Ottwalt. En 1934 arrivèrent Willi Bredel, Andor Gabor: en 1935 Alfred Kurella et Johannes R. Becher; en 1939 Ernst Fischer. On estime qu’environ trente-cinq écrivains allemands émigrèrent vers l’Union Soviétique, souvent en passant par Prague. Pour certains – Brecht, Piscator, – ce ne fut qu’une étape; pour d’autres, l’exil fut définitif.

Il faut d’ailleurs souligner que c’est à Moscou que paraissaient les revues anti-fascistes comme Das Wort, Deutsche Zentral Zeitung. Lukacs travailla à l’Institut Marx – Engels et prépara ses ouvrages d’esthétique qui seront publiés au lendemain de la Seconde Guerre mondiale ( 2). La plupart trouvèrent du travail dans différents instituts ou comme lecteurs dans les universités. Certains parvinrent même à occuper des postes importants : Alfred Kurella dirigea la section bibliographique de la Bibliothèque nationale de Moscou pour la littérature étrangère; Béla Balazs devint professeur à l’Académie du cinéma. MAis les tentatives d’établir des contacts entre artistes allemands et soviétiques furent difficiles. Presque tous les projets de Piscator échouèrent et Brecht, dès cette époque, fit des réserves très sévères sur le régime et fut sans doute l’un des plus pertinenets et l’un des premiers critiques du stalinisme. Il estimait qu’il s’agissait non d’une dictature du prolétariat, mais d’une dictature sur le prolétariat et ne cessait de railler tous ces poèmes qui n’étaient acceptables qu’avec un hommage à Staline. Il savait que son amie Carola Neher, la Polly Peachum de l’Opéra de Quat’sous, avait été exécutée, semble-t-il, parce que son mari aurait sympathisé à Prague avec des « trotskistes », Tetriakov était violemment attaqué, ses amis, Eisenstein, Meyerhold sévèrement critiqués. Par ailleurs, les textes de Lukacs sur l’Expressionnisme et l’opposition réalisme / formalisme lui déplaisaient. Dans ses conversations avec Walter Benjamin, il ne cache pas son amertume et ses doutes sur la démocratie qui règne en Union Soviétique à l’époque de Staline, et le notes de Brecht sur les procès de Moscou montrent qu’il ne croyait pas aux accusations délirantes de Vichynski. Toutefois, si Brecht s’abstint de répondre officiellement à Lukacs, c’est qu’il craignait des désagréments en retour, s’imaginant à tort que Lukacs et Kurella avaient un pouvoir très grand. Herwarth Walden, directeur et fondateur du Sturm, fut exécuté en 1941. Quant à Lukacs, il fut luiaussi arrêté.(3)

Balazs  ne semble avoir eu aucun déboire avec le régime soviétique à l’époque stalinienne (4). MAis à partir de 1938, la Hongrie prend une place de plus en plus importante dans son oeuvre. Ses poèmes seront réunis à Moscou sous le titre Que mon verbe vole et Près du feu de camp. Il évoque dans de nombreux textes  son itinéraire, sa rencontre avec Bartok, l’ère du Nuygat, la guerre. Ses poèmes de 1943-1944 sont pleins d’une profonde nostalgie pour la Hongrie. Après la défaite du fascisme, il décide de rentrer.

(1) Nous empruntons de nombreux renseignemennts historiques sur la situation des émigrés allemands au numéro 14/15 de la revue Europäische Ideen, hrsg. Andreas W. Mytze.
(2) Nous renvoyons à l’excellente introduction de Claude Prévost aux Ecrits de Moscou de Lukacs (Editions sociales).
(3) Cette arrestation de Lukacs es d’ailleurs assez étrange et il nous a été impossible d’en connaître les raisons véritables. Lukacs lui-même, après son retour en Hongrie, en a peu parlé. Claude Prévost n’en fait pas mention dans son introduction extrêmement documentée, aux Ecrits de Moscou de Lukacs. Par contre Julius Hay est formel : émigré lui aussi à Moscou, il se rendit immédiatement chez Rakosi, Gabor et Balazs pour leur demander d’intervenir en sa faveur. Rakosi promis d’intervenir en faveur de Lukacs qui fut finalement libéré. Les arrestations de communistes hongrois et allemands, réfugiès en U.R.S.S., défient toute interprétation. Dans le cas de Lukacs, on serait tenté d’y voir la reprise des polémiques qui accompagnèrent la parution d’ Histoire et Conscience de classe ou l’annonce des attaques que subira Lukacs après son retour en Hongrie. Un telle hypothèse est assez peu probable, Lukacs ayant fait son auto-critique. Par ailleurs, il est certain que ses travaux d’esthétique  allaient à l’ encontre des thèses de Jdanov et du sociologisme vulgaire alors prôné par la critique soviétique. Si Lukacs cite en effet Staline dans ses Ecrits de Moscou, c’est pour justifier une critique et une analyse qui sont à l’opposé des théories staliniennes. Les citations de Marx, Engels, Lénine sont d’ailleurs, comme le remarque Claude Prévost, infiniment plus nombreuses que les citations de Staline. Certains ont nié cette arrestation de Lukacs<<<; en fait, plusieurs témoignages que nous avons recueillis parmi des militants hongrois refugiés en U.R.S.S. semblent prouver qu'elle a bien eu lieu. Selon certains, Lukacs fut libéré grace à Dimitrov qui aurait affirmé : " Impossible de gagner l'intelligentsia allemande sans Lukacs.". Le fils de Lukacs fut déporté en Sibérie pour d'autres raisons encore plus mystérieuses. Quant à l'arrestation de Lukacs elle-même, elle demeure incompréhensible. La seule explication plausible qui nous a été fournie par des compagnons d'exil de Lukacs est la suivante : Il s'agirait d'une simple erreur d'homonyme : un autre Georg Lukacs, écrivain réactionnaire hongrois, auteur d'essais dont La Hongrie et la civilisation, aurait été à l’origine de l’erreur.
(4) Ces théories étaient pourtant parfaitement « formalistes » et absolument inutilisables pour des films inspirés du réalisme-socialiste.

Retour en Hongrie

« Je n’ai besoin d’autre chose.
Je me présente, me voici.
Je souhaite un bonsoir silencieux
Et je prends les bras de la charrue. »

C’est ce qu’écrit Balazs dans Conquête de la Patrie, après son retour en 1945. Il allait immédiatement mettre ses connaissances et son expérience au service de la nouvelle Hongrie. A partir de 1945, il est rédacteur en chef d’une revue de théâtre et de film, Le Projecteur. Il paricipe avec beaucoup d’enthousiasme au nouveau cinéma hongrois. Il enseigne à l’Ecole supérieure du théâtre, dirige l’Institut filmologique. En 1948 paraît en hongrois Culture cinématographique. Il donne des conférences dans toute l’Europe, à Prague, à Varsovie, à Rome et à Paris. Il est conseiller de plusieurs films et on l’invite à enseigner en Tchécoslovaquie et en Yougoslavie. LA notice biographique qui précède le recueil d’articles de Balazs édité par la cinémathèque de Berlin se termine comme un conte de fées. Fêté, honoré de tous, Balazs, dès son retour en Hongrie, aurait été à la tête du développement cinématographique hongrois, dépensant ses forces, couronné par le prix Kossuth ; » Sein Leben War erfolgreich ».

En fait, cette vision de l’activié de balazs ne nous paraît pas très exacte et se trouve contredite par toutes les sources hongroises. Il est vrai que Balazs fonda l’institut filmique, qu’il enseigna ses théories du cinéma. Mais il fut rapidement mis à l’écart du développement du cinéma hongroius par les éléments staliniens. Comme le reconnaissent aujourd’hui les cinéastes et les historiens hongrois, le cinéma de cette époque a sans doute beaucoup perdu à ne pas prendre en considération l’apport de Béla Balasz. Balazs écrivit le script du film Quelque part en Europe et tenta de mettre en pratique dans ce film les techniques du cinéma soviétique. Produit par la parti communiste hongrois, ce film montrait la difficulté de faire entrer dans la société des orphelins qui étaient devenus des vagabonds, comme dans le film Chemins de la vie de Nicolai Ekk, qui inspira profondément Béla balazs. Victimes de la guerre, ces enfants se défendent comme ils le peuvent. Ils forment un gang et deviennent un danger pour la société. Ils se réfigieront dans un château en ruine et les autorités du district veulent prndre des mesures sévères contre eux. mais aux enfenats s’est joint un musicien qui a fui, lui aussi, les horreurs de la guerre et c’est lui qui parviendra à les conduire vers une autre sensibilité.

A partir des années cinquantes, les théories de Balazs furent sévèrement critiquées – Balazs mourut en 1949 – et tout son héritage renié. Le cinéma devait montrer le présent et le futur sous un jour heureux, les problèmes débattus dans la presse devaient devenir aussi les thèmes des films : on vouait que le cinéma joue un rôle de propagande, et la théorie du « héros positif » s’implanta dans les films hongrois. C’est en vain qu’en 1951, Poudovkine, invité en Hongrie, critiqua le schématisme des films réalisés par le parti communiste. Le Procès Rajk avait créé un climat de uspicion. Eisenstein était réfuté comme « formaliste ». On en venait à considérer le script comme l’essentiel. Dès 1945, Balazs avait réagi vigoureusement dans sa revue contre la « fétichisation du script ». Non seulement Eisenstein mais aussi Dovchenko, Poudovkine étaient violemment attaqués et les théories de Balazs étaient réfutées comme théories formalistes. Dans un entretien paru dans le Bulletin (76/3) de la Hungaro film, le réalisateur Tamas Féjer évoque sa formation et le rôle que joua l’enseignement de Béla Balazs, tout en soulignant  » qu’il n’obtint guère de soutien de la part du dirigeant de l’école supérieure (de cinéma), bien au contraire… Cette circonstance regrettable priva certainement d’une grande possibilité la formation hongroise des experts du cinéma ».

Sur le plan du théâtre non plus Balazs n’eut guère de succès, ses trois pièces jouées en Hongrie, Mozart, danses de sorcières, Lulu et Beata, n’auront qu’une audience limitée, son drame Cinka Panna, accompagné d’une musique de Zoltan Kodaly, fut un échec complet. En 1946, Balazs était retourné dans sa ville natale, Szegeld, et c’est là qu’il écrivit sa très belle biographie Jeunesse rêveuse, qui évoque son enfance et son adolescence avec une extraordinaire sensibilité. Sa mort l’empêcha de la terminer.

Aujourd’hui, tout son oeuvre est réédité à Budapest et connaît un grand succès. De nombreux travaux lui sont consacrés, ses théories sont toujours discutées et un studio porte son nom. Enfin, il faut signaler comme dernier hommage à la gloire posthume de Balazs en Hongrie, le film qui a été tiré, en 1974, de son autobiographie Jeunesse rêveuse ( « Almodo ifjusag »), d’après un scénario de Janos Rossa et Itsvan Kardos, qui retrace l’enfance pauvre et triste de celui qui s’appelait alors Herbert Bauer.

Jean-Michel PALMIER.

Laisser un commentaire