Article paru dans les Nouvelles Littéraires N° 2688 du 23 au 31 mai 1978.
Deux documents témoignent aussi de l’émigration allemande antifasciste.
Ils furent des centaines, des milliers d’intellectuels, d’écrivains et d’artistes à fuir en 1933 la dictature nazie. L’incendie du Reichstag, la vague de terreur et d’actes de barbarie, d’arrestations arbitraires qui le suivirent furent pour l’intelligentsia progressiste allemande le signal de l’exode. Ils se trouvèrent brusquement jetés sur les chemins de l’exil, tandis qu’on brûlait leurs livres devant les universités dans des cérémonies d’un mysticisme moyenâgeux, que les S.A. lynchaient leurs familles et leurs amis. Sans doute y-avait-il, parmi eux, beaucoup de communistes, de juifs, de démocrates, de républicains sincères. Mais tous ne quittèrent pas l’Allemagne simplement pour sauver leur vie. Ils ne reconnaissaient plus ,dans ces lois qui légalisaient la haine et le sadisme, leur pays. Ils incarnaient, comme le rappellera souvent Heinrich Mann, non seulement la dignité de la culture allemande, son honneur, mais aussi « la meilleure Allemagne », celle du coeur, celle de l’esprit.
Le témoignage d’Hanna Schramm -Vivre à Gurs – nous rappelle quel fut le destin de la plupart des adversaires du nazisme réfugiés en France, d’origine allemande et cela fait mal aujourd’hui encore. Ces hommes et ces femmes qui s’étaient réfugiés chez nous, au péril de leur vie, qui tentèrent d’éveiller les Français au danger que représentait l’Allemagne hitlérienne, qui ne cessèrent d’annoncer l’issue fatale des discours d’Hitler, non seulement ils ne furent pas écoutés, mais on tenta de les faire taire : on les assigna à résidence avant de les interner à partir de 1939 dans des camps. Leur liste est longue. Ils reçurent aussi bien des réfugiés espagnols, des juifs polonais que des écrivains anti-fascistes allemands. Hanna Schramm décrit ce que fut la vie à Gurs, que les réfugiés appelaient alors « l’enfer de Gurs ». Barbara Vormeier analyse quelques aspects de la politique française à l’égard des émigrés et publie, en annexe, des documents sur les autres camps, les arrestations, etc.
Le volume publié par le groupe de recherches sur l’émigration, animé par Gilbert Badia constitue beaucoup plus qu’un témoignage: c’est un chapître d’histoire de l’émigration antinazie qui n’avait encore jamais été écrit, et même de l’histoire tout court. Même en langue allemande, on ne trouve aucune étude aussi approfondie sur tous les opposants au régime hitlèrien qui trouvèrent refuge en France. Badia retrace dans une très longue introduction, ce que fut l’émigration antifasciste en France. Il analyse aussi bien sa composition sociologique, que sa diversité politique, l’activité de ces intellectuels en faveur du Front populaire anti-fasciste, leurs publications, la réaction des écrivains français à leur égard, l’éternelle quête après une carte de séjour, un visa, de quoi survivre, un peu d’affection, d’amitié.
Loin de se limiter à l’aspect historique et sociologique de l’émigration, les Barbelés de l’exil étudie aussi leurs activités théoriques, littéraires, qu’il s’agisse de la presse antifasciste, des maisons d’édition, des manifestations culturelles et politiques organisées à Paris, parfois en collaboration avec des intellectuels français. Ingrid Lederer analyse les réactions des émigrés au pacte germano-soviétique. Joseph Rovan trace un portrait de l’émigration monarchiste autrichienne en France. Un remarquable équilibre est atteint entre le témoignage vécu, l’analyse politique et le rappel des règlements administratifs, juridiques, auxquels ces émigrés ne cessèrent de se heurter. On lit ces quelques quatre cents pages denses et touffues avec un mélange de tristesse et de sympathie pour tous ces hommes connus ou moins connus, parfois complètement anonymes, qui vinrent en France avec autant de courage que d’espoir pour y poursuivre la lutte contre Hitler.
Le lecteur se représentera-t-il ce que fut le destin de chacun ? Sans doute les portes s’ouvrirent-elles toujours devant un Thomas Mann, mais tout au long de son exil, Brecht vivra dans une semi-misère, sa valise toujours prête pour un nouveau départ. Que dire de ces militants communistes, de ces journalistes qui, outre les difficultés psychologiques, linguistiques, économiques, durent souvent affronter une véritable haine ? Certains vivent encore parmi nous. Ils ont appris le français et francisé leurs prénoms : Heinz est devenu Henri, Ernst est devenu Guy. Assimilés, ils ne cessent pas pour autant de se souvenir qu’ils ont dû tout quitter pour sauver leur vie. Que dire enfin de ceux qui se suicidèrent, qui moururent en exil, ne revirent jamais l’Allemagne ?
Comment nous acquitter de la dette que nous avons contracter à leur égard ? Comment réparer le mal, l’injustice que l’on a commis envers ceux qui tentèrent, en vain, d’ouvrir les yeux de chacun sur la réalité de l’Allemagne hitlérienne. Que signifièrent alors toutes ces petites brochures publiées par le bureau d’édition, le Secours rouge international, s’efforçant de créer un courant de solidarité pour que tel ou tel antifasciste allemand ne finisse pas comme les communistes de Berlin et Hambourg : la tête tranchée à la hache, levant le poing et criant « A bas, Hitler ! « avant qu’on ne les assassine.
Jean-Michel PALMIER
LES BARBELES DE L’EXIL
Etudes sur l’émigration allemande
et autrichienne (1938-1940)
Collectif, 443 P.,
Presses Universitaires de Grenoble
VIVRE A GURS
de Hanna Schramm et Barbara Vormeier
Maspéro
380 P., 60 F.,

Laisser un commentaire
Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.