Walter Benjamin, métaphysicien sauvage.

Article paru dans les Nouvelles Littéraires N° 2668 du 4 au 11 janvier 1979

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Il y a quarante ans mourrait Walter Benjamin. Aujourd’hui, la France commence à peine à découvrir ce penseur allemand hors du commun.

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, l’oeuvre de Walter Benjamin était presque inconnue. Comme son auteur, elle avait été engloutie par l’ouragan hitlérien. Seul, l’acharnement de quelques-uns de ses amis – ceux de l’Ecole de Francfort et de Theodor Adorno en particulier -, de Gershom Scholem, son confident de longue date, permit de rassembler ses textes épars, de les rééditer et d’éveiller parmi les germanistes et les philosophes un intérêt nouveau pour ce poète-métaphysicien hors du commun.

Trois volume d’essais traduits en français dans la collection les Lettres Nouvelles (Oeuvres choisies 1959, Mythe et violence 1971, Poésie et Révolution, 1971) ont déjà révélé en Benjamin l’un des auteurs les plus passionnants et les plus profonds de l’Allemagne de Weimar. Mais l’homme disparaît facilement derrière ses aphorismes, ses notations aiguës, ses fragments de prose poétique. Seules des notices biographiques, des introductions, le faisaient revivre. Aussi la traduction que propose Jean Lacoste de Sens Unique et Enfance Berlinoise comble-t-elle une lacune considérable : c’est Benjamin avec ses rêves, ses désirs, ses souvenirs les plus secrets qui nous est dévoilé ; une vie qui tente de se regarder, de se ressaisir au moment où l’Europe ressemble à un champ de ruines.

Il naquit le 15 juillet 1892 à Berlin, fils d’un banquier devenu antiquaire et marchand d’objets d’art. Dans les années 20, il se lia avec les personnalités les plus diverses, d’Hofmannstahl à Brecht. Au cours de l’été 1924, il fit la connaissance de Asja Acis, qui dirigeait un théâtre à Moscou, future amie de Brecht et de Piscator. C’est sans doute sous son influence qu’il se mit à lire Marx et Lukacs, évoluant d’un esthétisme raffiné vers « un communisme radical « . Benjamin se rendra même à Moscou en 1926 – 1927 et en reviendra avec des impressions fort mitigées. Sa thèse sur l’Origine du drame allemand dut paraître si étrange qu’elle ne fut pas agréée par l’université allemande et il dut survivre comme « écrivain indépendant « , soutenu par ses amis de l’Ecole de Francfort, en particulier Horkheimer et Adorno.

Quand Hitler prit le pouvoir, Benjamin ne voulut pas se réfugier aux Etats-Unis. Il vint à Paris, estimant qu’il y avait encore en Europe des positions à défendre. En 1940, Horkheimer parvint à lui envoyer un visa américain; l’Espagne demeurait la seule possibilité de fuite. Un policier espagnol le menaça de le livrer à la Gestapo. Il s’empoisonna et refusa qu’on le sauve. Il mourut dans la nuit du 26 septembre 1938.

Des pôles contradictoires

Les précédents volumes d’écrits  de Benjamin ont révélé la multiplicité des dimensions de son oeuvre. Cet homme à la sensibilité exacerbée était capable d’ écrire avec la même pertinence sur des auteurs aussi différents que Hölderlin, Goethe, Baudelaire, Proust, Gide, Brecht et Kafka. Essayiste, il exprimait ses idées sur le langage, la philosophie de l’histoire, la violence avec une surprenante maîtrise, dans des formulations qui ne cessent d’intriguer. Esthéticien, il pouvait commenter les oeuvres de Paul Klee – tel cet Angelus Novus qui ne cessa de le fasciner -, écrire sur la photographie, le théâtre, l’expressionnisme ou le baroque avec une grande sûreté. Ce nouveau volume d’écrits de Benjamin révèle son sens du secret, du rêve, son lien à la ville moderne, ses désirs et ses mythes, son enracinement dans son enfance. Apocalyptiques, messianiques, utopistes ou désespérés, les textes de Benjamin, curieux mélange de culture classique, de marxisme, de judaïsme et de tradition berlinoise, oscillent entre des pôles contradictoires : Kafka, Brecht, Bloch, Tucholsky. De Kafka, il a le côté secret, sibyllin, extraordinairement introverti. De Brecht, le style incisif, ironique. De Bloch, ce goût pour les histoires qui ressemblent à des paraboles pour enfants. De Tucholsky, cette sensibilité berlinoise qui sait apprendre à rire sans pleurer. Etrange, lointain, il est là, présent dans chacun de ses aphorismes, errant parmi les rues, les livres, les choses, avec ce regard myope, aux lunettes cerclées de fer, et qui vous interroge.

Pour Benjamin, la ville est un monde à déchiffrer. Tout y est signe. Une vitrine, un mendiant, une arrière-cour, une prostituée, une vieille façade ou un matin d’hiver sont prétextes à poésie. Peu d’hommes ont aussi passionnément aimé les villes que lui. Sur les trottoirs glacés de Moscou, dans les passages parisiens ou les ruelles berlinoises, il se sent parfaitement heureux. Lui même affirme :  » Ne pas trouver son chemin dans une ville, ça ne signifie pas grand’chose. Mais s’égarer dans une ville comme on s’égare dans une forêt demande toute une éducation. Il faut alors que les noms de rues parlent à celui qui s’égare le langage des rameaux secs qui craquent et les petites rues au coeur de la ville doivent pour lui refléter les heures du jour aussi nettement qu’un vallon de montagne. Cet art, je l’ai tardivement appris : il a exaucé le rêve dont les premières traces furent des labyrinthes sur les buvards de mes cahiers. »

Sans doute Berlin est-il omniprésent dans cette enfance berlinoise avec les arbres du Tiergarten, la colonne de la Victoire, les marchés couverts, les théâtres et les bibliothèques, les mille petits détails qui font que la capitale allemande ne ressemble à aucune autre ville au monde. Mais derrière toutes ces évocations, ce n’est pas seulement une enfance au tournant du siècle que l’on déchiffre, mais bien Benjamin lui-même, lui et non la ville qui est un labyrinthe.

Un « bazar » philosophique

Sens Unique évoque encore la ville, mais les mille notations insolites ou familières prennent place dans une réflexion sur l’espace. Rues à sens uniques,  » passages parisiens « , galeries couvertes, lieux de désirs et de rêve, de consommation et de prostitution. Benjamin ne cesse d’être séduit par le Paris de Baudelaire, celui du capitalisme naissant. Il aime se perdre parmi les objets : il retrouve à leur égard la passion d’un enfant pour ses jouets ou celle d’un collectionneur. Ce qui le retient dans l’objet ce n’est pas l’étrangeté surréaliste, mais une aura de désir. De ce Paris, capitale du XIXème siècle, au Berlin de l’inflation, la vitrine, le désir et le rêve ne font qu’un. Ces paysages urbains sont le milieu naturel sur lequel a grandi Benjamin, son humus. Monde du chômage, de l’inflation, de la guerre. Eternel enfant ou n’ayant jamais été vraiment enfant, il erre dans les paysages, au gré des rencontres, des livres, des amitiés jusqu’à Port Bou pour s’y suicider.

Bloch parle à propos de Benjamin de « bazar philosophique « . Le mot sonne mal en français. On songe plutôt à ces Trödelkeller berlinoises, anciennes caves à charbon qui abritent à présent des chiffonniers-antiquaires, où, dans un amoncellement d’objets hétéroclites, on peut aussi bien découvrir une Bible qu’une poupée cassée, des assiettes en porcelaine bleue que des programmes de théâtre ou  des cartes postales.

Chaque phrase de Benjamin est une énigme. A peine lue, elle se retourne et demande à être encore interprétée. Unissant un espoir messianique à un pessimisme radical, il parvient à voir des signes de progrès là où on ne voit que le chaos, à se passionner pour l’art et la littérature tout en affirmant qu’ « il n’est pas un document de culture qui ne soit aussi un document de barbarie. »

Ni vraiment militant – bien qu’il se passionnât pour le communisme radical -, ni théoricien, ni esthète : c’est une sorte de métaphysicien sauvage pour qui chaque chose est un signe à déchiffrer car elle nous dévoile notre propre vie. Entre le surréalisme et l’expressionnisme, l’Allemagne et la France, Kafka et Brecht, le judaïsme et le marxisme, il est là, avec ses contradictions. Conscience toujours malheureuse, il voit s’accumuler en Europe les charniers en croyant toujours à de nouvelles possibilités. Herbert Marcuse termine l’Homme unidimensionnel par une phrase de Benjamin : « C’est seulement à cause de ceux qui sont sans espoir que l’espoir nous est donné. »

Cette phrase est plus qu’un symbole. Si Benjamin est un penseur radical, c’est que pour lui, les dés ne sont jamais jetés, rien n’est vraiment donné. Ni enfer, ni paradis, l’histoire est peut-être une accumulation de catastrophes et de crimes : mais il flotte toujours au-dessus des pires charniers une petite flamme de liberté.

Jean-Michel PALMIER

SENS UNIQUE
(précédé de ENFANCE BERLINOISE)
de Walter Benjamin
Trad. Jean Lacoste
Lettres Nouvelles. 331 p.,

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