Georg Kaiser : pathos et abstraction

Cet article, extrait de L’Expressionnisme et les Arts - N° 2 / Payot-1980 a été publié dans LEXI/textes 3 (Théâtre de la Colline -Editions de L’Arche en 1999)

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Le théâtre de la Colline a pour mission essentielle de présenter au public des oeuvres du théâtre contemporain. Alain Françon, son directeur espère contribuer à une réflexion sur les écritures dramatiques qui traversent ce siècle et ouvrent sur celles du siècle à venir. Il a souhaité proposer une série d’ouvrages qui marquerait la place première qu’occupe le dramaturge écrivain dans le processus de la création dramatique. La collection « LEXI/textes » offre aux auteurs, en parallèle à la présentation de leur oeuvre à la scène, la possibilité de s’exprimer sur les états et les enjeux de leur écriture en travail dans le champ du théâtre. Avec des inédits, des textes choisis dans leurs oeuvres, des commentaires d’autres auteurs, le volume « LEXI/textes 3″ articule dix chapitres, consacrés aux auteurs dont les oeuvres sont présentées dans la saison 1999/2000 du théâtre de la Colline. (quatrième de couverture)

Du matin à minuit est la pièce de Georg Kaiser représentée au théâtre de la Colline en 200O, mise en scène par Robert Cantarella.

On a souvent souligné l’importance des thèses de Worringer, notamment de son célèbre ouvrage Abstraktion und Einfühlung (1907) pour comprendre la genèse de l’Expressionnisme. Il affirme : « L’abstraction naît de la grande inquiétude qu’éprouve l’homme terrorisé par les phénomènes qu’il constate autour de lui dont il est incapable de déchiffrer les rapports, les mystérieux contrepoints. Cette angoisse primordiale de l’homme en face d’un espace illimité suscite en lui d’arracher les objets du monde extérieur à leur contexte naturel, ou mieux encore de délivrer l’objet de ses liens avec d’autres objets, bref de le rendre absolu. » L’angoisse devant la nature qui pour Worringer caractérise le primitif se retrouve à présent chez le civilisé par rapport à la société. La civilisation éclate en en visions et en objets démoniaques. La culture n’est plus qu’un chaos. L’abstraction du drame expressionniste reflète la panique par rapport à un monde dans lequel on ne se reconnaît plus. Sa violence ne peut se comprendre qu’à l’intérieur de ce monde miné, explosif. L’intrigue disparaît avec le dialogue pour faire place au monologue, à son pathétisme, à son abstraction. Le monologue expressionniste a la structure d’une plainte et d’un cri. Il veut dire l’angoisse, l’étouffement, l’inexprimé et l’inexprimable en même temps que la révolte. Les conflits dramatiques traditionnels se trouvent amplifiés, poussés à leur paroxysme. Comme dans la tragédie antique, le héros – souvent un jeune homme – est seul face au monde, face à la guerre, face à la société, face au(x) père(s) et il les défie même s’il doit en mourir. C’est la revanche symbolique des créatures humiliées et meurtries, de ceux qui n’ont de voix que pour crier. Les actes importent moins que les discours et il y a une étonnante communion entre ce paysage de spectres, de fantômes, d’orages, de cimetières et la maison familiale, la guerre, les rapports avec les autres. Le conflit qu’incarne le héros expressionniste est absolu. Il représente un autre type d’homme, une autre volonté de vie, face à une société sclérosée et moribonde. Aussi, le conflit avec le père prend-il toute sa valeur symbolique : derrière les pères, c’est l’autorité, l’argent, le pouvoir, la société, la guerre, l’égoïsme, l’incompréhension, la lâcheté qui se dissimulent. Il les représente et les défend. Père-milliardaire, père-policier, père-pauvre fou chez Kaiser ou Sorge, il est toujours le symbole d’un monde condamné.

L’inflation du drame expressionniste s’explique encore par le fait que le sujet est seul en tant qu’âme, amour, révolte, subjectivité, face à un monde d’objets et de créatures mortes. Les cercles de l’enfer sont ceux de l’autorité paternelle, de la grande ville et de la guerre. Le héros expressionniste défie tout au nom de sa certitude subjective, de son émotivité. Il parle souvent en termes obscurs car il sent que son langage n’est plus celui des autres. Entre le ciel et l’enfer, il est tiraillé entre le dégoût et la passion de la vie.  La scène du drame de Johst où le jeune homme chevauche le mur du cimetière, « entre les cuisses les frontières de la vie et de la mort « , est significative. Le héros naturaliste se heurte à des obstacles relativement circonscrits (monde du travail, des relations sociales, des sentiments), le héros expressionniste, lui, déclare la guerre à la réalité tout entière, qu’il s’agisse de la famille, de la politique, du langage, il veut tout briser et s’éclater lui-même dans cette ultime révolte. Peu importe s’il meurt, s’il échoue, son rôle est de grandir des signes, de faire entrevoir des lueurs à travers son cri. Bernard Diebold dit très justement :  » Le drame mène des combats incertains contre des adversaires incertains. Il ne connaît pleinement sa responsabilité ni vers le haut, ni vers le bas. Son héros est dans de nombreux cas un monologueur, enfoncé jusqu’au ventre dans l’épaisse boue de la terre, tandis que le buste plane à travers le cosmos dans un bruissement d’ailes. Entre les deux moitiés du corps ne court qu’un mince cordon ombilical. »

L’accumulation des conflits, l’angoisse, la peur ne visent qu’à donner l’image d’un monde bloqué, cerné de toutes parts, enfermé dans la nuit. A l’abstraction de l’action, de la mise en scène -qui joue beaucoup plus sur les atmosphères que sur les notions traditionnelles de décor, de représentation – correspond l’inflation du monologue, la violence du langage et des images. L’expressionniste crie, plus qu’il ne parle. Le moindre sentiment se reflète dans l’exaltation des gestes, des discours. Entre tous les expressionnistes, cette violence du langage est peut être le seul lien au niveau du texte qui puisse réunir des figures aussi différentes que Toller, Kaiser et Sternheim.

Jean-Michel PALMIER

Extrait de L’Expressionnisme et les Arts II -Peinture, Théâtre et Cinéma, Editions Payot, Paris, 1980.


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Georg Kaiser

Écrivain allemand (Magdebourg 1878 – Ascona, Suisse, 1945).

Après un premier grand succès avec les Bourgeois de Calais (1917), il devient le représentant le plus joué du théâtre expressionniste. Ses pièces à la construction presque mathématique opposent la vision d’un « homme nouveau » à une description critique du monde moderne, dominé par la technique et le profit (la Veuve juive, 1911 ; De l’aube à minuit, 1916 ; Gaz, 1918-1920 ; la Fuite à Venise, 1923). Persécuté par les nazis, il s’exile à Amsterdam puis en Suisse, où il se tourne vers les sujets bibliques et le drame grec (Amphitryon, Pygmalion, Bellérophon, 1948).

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