« Lukacs et Heidegger », selon Goldmann

Article paru dans le Monde des Livres du 25 octobre 1973 

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Martin Heidegger                                                    Georg Lukacs

Lucien Goldmann : Lukacs et Heidegger. Editions Gonthier-Denoël, 182 p;, 8,50 F.

On est souvent tenté, lorsqu’il s’agit d’un livre posthume, d’y rechercher, sinon l’aboutissement d’une oeuvre et d’une vie, du moins des éclaircissements sur les derniers écrits. C’est pourtant à l’origine même de sa réflexion philosophique et politique que nous ramènent ces fragments de Lucien Goldmann. Dans son premier livre, la Communauté humaine et l’Univers chez Kant (1945), il esquissait déjà un rapprochement entre les premiers écrits de Georg Lukacs et ceux de Martin Heidegger, s’efforçant de dégager le rapport polémique qui les unissait. Presque trente ans plus tard, il a repris le même problème, sans pouvoir mener cette investigation à son terme. Ces fragments de cours donnés à l’Ecole pratique des hautes études en 1967-1968, ces débuts de chapitre, sont pourtant un complément indispensable au Dieu caché.

Contre le positivisme

Le rapprochement de Lukacs et de Heidegger a de quoi surprendre. Si Lukacs a souvent violemment attaqué Heidegger pour son attitude politique au cours de son rectorat de 1933, dénonçant un « irrationalisme » où il croyait voir la préfiguration du nazisme, Heidegger, par contre, s’est fort peu occupé des travaux du marxiste hongrois. On chercherait en vain, dans leurs problématiques, des questions communes. Pourtant Goldmann s’efforce de montrer que cette coupure radicale n’a pas toujours existée : les écrits du jeune Lukacs sont proches des positions heideggeriennes. D’autre part, l’Etre et le Temps, de Heidegger, pourrait bien être une attaque voilée contre Histoire et Conscience de classe, de Lukacs. Si la première thèse est facilement acceptable, la seconde l’est beaucoup moins. Heidegger, en effet, a souvent affirmé qu’il n’avait, à cette époque, jamais lu Lukacs. Goldmann, à l’appui de sa thèse, retrace les grands courants de la pensée allemande entre 1910 et 1925, persuadé que c’est dans cette élucidation que l’on peut trouver la raison de l’importance du rôle joué par Heidegger et Lukacs dans la philosophie et le marxisme.

A cette époque, en effet, un tournant semble s’effectuer, qui marque une rupture par rapport au positivisme. L’Etre et le Temps, publié en 1927, ouvre non seulement une nouvelle direction au sein du courant phénoménologique en renouvelant l’ontologie traditionnelle, mais marque la fin du positivisme prôné par le néo-kantisme. Histoire et Conscience de classe, publié en 1923, écrit sous l’influence de Hegel et de Rosa Luxemburg, renouvelait la pensée marxiste en lui insufflant un courant dialectique. Goldmann pense pouvoir établir que ces deux oeuvres sont une réponse à une situation politique et culturelle commune. Toutes deux rompent avec la dualité sujet-objet, le positivisme, pour renouer avec l’inspiration originale de Kant. C’est d’elles qu’allaient naître tous les courants ultérieurs, l’existentialisme de Sartre et de Jaspers, comme la « pensée critique  » de l’école de Francfort. Aussi n’est-ce pas un hasard si Marcuse, dans ses premiers écrits, s’efforce de concilier l’influence contradictoire de Lukacs et de Heidegger.

La métaphysique de la tragédie

Dès 1909, Lukacs s’inspirait d’un kantisme tragique en écrivant les essais qui composent le recueil l’Ame et les formes, essais dont le plus célèbre, Métaphysique de la tragédie, servit de point de départ à l’étude que Goldmann consacra à Pascal et Racine. Goldmann voit avec raison dans cet écrit la première manifestation de la pensée existentialiste et souligne ce qui rapproche les positions philosophiques du jeune Lukacs de celles de Heidegger : l’authenticité se définit par la conscience de la mort, l’ipséité est affirmée en même temps que l’inspiration tragique. Tout l’effort ultérieur de Lukacs, dans la Théorie du roman, lecture marxiste de l’Esthétique de Hegel, et dans Histoire et Conscience de classe, consistera à dépasser cette position  tragique vers l’idée de communauté. Son ralliement au mouvement communiste donnera à sa réflexion une direction nouvelle et il reniera ses trois premiers écrits. Dès lors, les chemins de Lukacs et de Heidegger ne pourront que diverger, et Goldmann montre bien tout ce qui sépare la pensée concrète et dialectique de l’un et l’effort désespéré de l’autre pour unir sa définition de l’homme comme être-pour-la-mort à celle d’une communauté mythique qui prend parfois une coloration paysanne.

Goldmann a sans doute tort de trop privilégier le « jeune Lukacs » au détriment du Lukacs de la maturité qu’il ignore presque totalement, car, selon lui, son ralliement implicite au stalinisme lui aurait fait perdre toute radicalité. Mais cet écrit s’inscrit désormais comme l’un des plus originaux et des plus profonds dans la littérature lukacsienne.

Jean-Michel Palmier.

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