La peinture expressionniste – Ernst-L Kirchner

Ernst Ludwig Kirchner : Scène de rue, 1913-1915

kirchnerscnederue1.jpg

E- L Kirchner peignit dès son enfance et vécut entre 1887 et 1889 à Perlen près de Lucerne où son père avait une usine de papier, puis à Chemnitz. Très jeune, il fut influencé par les gravures de Dürer qu’il vit à Nuremberg (en 1898) et les bois gravés du Moyen-Age. Lui-même réalise dès cette année, ses premiers bois gravés. En 1901, il commence des études d’architecture à l’Ecole supérieure de Dresde, fréquentant durant deux semestres l’atelier de Debschnitz et Obrist à Munich. Ses premières gravures sur cuivre datent de 1902. En 1904, il revint à l’architecture, se lia avec Erich Heckel et commença à peindre la même année dans un style néo-impressionniste. Les influences les plus importantes, qui allaient alors le marquer, furent celles des peintres du Moyen Age allemand (Cranach, Beham), les estampes japonaises, mais surtout les arts d’Afrique et d’Océanie, qu’il découvre au musée ethnologique de Dresde. Il travaillera ensuite activement avec Bleyl et Heckel.

Dès cette époque, Kirchner apparaît comme une étonnante individualité, qui construira peu à peu l’un des styles les plus puissants de l’expressionnisme. Ses oeuvres, – toiles ou gravures sur bois – sont marquées aussi bien par Rembrandt, Munch, le Jugendstil ou le gothique. On y trouve déjà cette atmosphère romantique, cette richesse de coloris, de courbes décoratives qui caractériseront toute son oeuvre. Après avoir reçu son diplôme d’architecte, Kirchner se consacrera entièrement à la peinture, jouant un rôle de plus en plus important au sein de la Brücke,  se liant plus intimement avec Pechstein et Schmidt-Rottluff. Entre 1907-1909, il peint des nus dans les paysages des lacs de Moritzburg, avec les autres membres de la Brücke . Il passe lentement d’un style néo-impressionniste à un expressionnisme, fortement marqué par Munch, mais aussi toute une sensibilité poétique : celle de  Walt Whitman, d’Emile Verhaeren et de Georg Heym. « Je désirais exprimer la richesse et la joie de vivre, peindre l’humanité travaillant et se divertissant, dans ses réactions et interréactions, exprimer l’amour et la haine. » En 1910, il exécutera le port-folio de la Brücke et deviendra le chroniqueur du groupe, exposant à la Nouvelle Sécession (1911), au Sturm (1912). Il fut même chargé la même année de décorer l’exposition du Sonderbund à Cologne, puisant, à partir de 1912, de plus en plus son inspiration dans le rythme effréné des villes.

Les Scènes de rues  dont il existe plusieurs versions donnent l’image la plus accomplie de son style personnel. En même temps qu’il dessine des scènes de cafés, des portraits d’inconnus, il campe ses étranges femmes – élégantes, passantes, prostituées – avec leurs robes fourreaux, leurs étranges colliers de plumes, surgissant d’une lumière bleu verdâtre comme d’un décor de rêve. Les couleurs qu’il utilise sont souvent violentes : on retrouve le rose de Gauguin, et de Munch, mais surtout des jaunes, des verts, des bleus, des rouges jusque dans les visages des personnages qui donnent à de nombreuses toiles de Kirchner une dimension fantastique. Sensible au mouvement des rues, à leur rythme, aux types sociaux qu’on y rencontre, Kirchner nous en donne des instantanés qu’il élève jusqu’au fantastique. C’est ainsi que ces femmes qui, le plus souvent, symbolisent ses « scènes de rues », avec leur style gothique, leur allure élancée, leur élégance voyante, deviennent des paraboles de la richesse, de la beauté de la ville, de Dresde ou de Berlin que tant de poètes et d’écrivains de l’époque appellent « Berlin – Baal – Babylone – La Grande Prostituée ». Elles sont l’incarnation d’une certaine ambiguïté de la femme telle que la voit Kirchner (dans de nombreuses toiles, il est impossible de savoir si ce sont des passantes ou des prostituées), d’une beauté vénéneuse, propre à la grande ville qu’il nous restitue avec un mélange d’effroi et de rêve.

Tuberculeux, maladivement nerveux, Kirchner vécut en Suisse de 1917 jusqu’à sa mort, admiré par un large public. Cet isolement relatif de l’évolution artistique de l’Allemagne explique sans doute qu’il sit resté si fidèle au style expressionniste : il maintiendra dans son oeuvre cette violence et ce pathétisme du début de l’expressionnisme, dont la plupart des artistes de sa génération s’éloigneront.

Jean-Michel Palmier

Laisser un commentaire