La peinture expressionniste – Egon Schiele -

schielegerti.jpgEgon Schiele – Fille nue avec les bras repliés sur la poitrine – 1910 – (détail)

Ce dessin fut réalisé en 1910 comme étude pour une toile aujourd’hui disparue. Il s’agit de Gerti, la jeune soeur du peintre, représentée allongée nue, visible de trois quarts, inscrite dans un quadrilatère. Le vide du fond permet de souligner l’expressivité du geste, de la position du corps et du visage. Le corps de la soeur est dénudé à la fois par tendresse et provocation (l’oeuvre fit naturellement scandale : un dessin de Schiele sera brûlé symboliquement par un juge du tribunal de vienne, et lui-même sera emprisonné pour pornographie). La jeune fille a d’abord été dessinée au crayon gras – les traits de construction sont encore visibles – et certains contours, le visage, un sein et surtout le sexe, ont été rehaussés à la craie noire. Le corps est longiligne, les hanches étrangement absentes. Bien que Gerti ait déjà seize ans à cette époque, elle paraît beaucoup plus jeune. Le visage, entièrement dessiné et expressif, contraste avec le reste du corps seulement esquissé. Il semble se détourner par pudeur de la nudité. Les bras, grossièrement dessinés, croisés sur la poitrine en un geste de défense, de protection, de timidité laissent apercevoir un sein.  » Les adultes ont-ils oublié combien ils étaient eux-même corrompus, c’est à dire attirés et excités par le sexe quand ils étaient enfants (…) Je n’ai pas oublié, car j’en ai souffert atrocement », écrit Schiele. Et c’est sans doute par culpabilité, qu’il a uniformément recouvert le corps et le visage de la jeune fille, d’une couleur rouge orangé, accentuée au niveau des bras, du visage, des chevilles et des mains.

La position des bras, que l’on retrouve aussi chez Kokoschka, s’inspire de la célèbre « minceur gothique » des adolescents de marbre réalisés par le sculpteur belge George Minne, en particulier de son Petit agenouillé  (Vienne, 1898-1900), image de Narcisse cherchant à saisir dans l’eau sa propre image. On y retrouve la même construction longiligne et ces bras croisés, ici dans un geste de défense et de pudeur, chez Ferdinand Ros (Le plus bel amour de Don Juan,  1886) et chez Munch, qui s’en inspira, et représenta de la même manière une jeune fille (Puberté,  1894) qui croise les bras sur son sexe.

La nudité de la soeur n’a rien d’agressif, mais suscite au contraire une impression de fragilité, renforcée par la couleur délavée et la minceur insolite du corps. Alors que les femmes représentées par Schiele sont agressivement sexualisées et fixent le spectateur de leur regard sombre, ici, la jeune fille détourne la tête tandis qu’on la contemple. Seule la touffe noire du pubis, exagérément grossie, rehaussée à la craie noir, trahit la dimension de désir constante chez Schiele – fût-ce le corps de sa soeur – et montre comment, à partir des figures innocentes et asexuées de Minne, il parvient à sexualiser toutes ses représentations. La même année (1910) il réalisa un portrait de jeune garçon qui présente une construction identique et l’année suivante un dessin de fillette nue, esquissé au crayon, dont seuls les yeux sont entièrement dessinés et le sexe impubère souligné (autre scandale) d’un trait vertical.

L’expressionnisme de Schiele culmine non seulement dans la violence des attitudes suggérées, des couleurs (parfois sanglantes ou cadavériques) de ses paysages d’automne et de déclin qui évoquent la tristesse des poèmes de son compatriote et contemporain Georg Trakl (ami de Kokoschka), l’importance de la sexualité et du désir, mais surtout dans cette précision et cette sûreté du trait qu’on ne retrouve guère que chez Toulouse-Lautrec.

Jean-Michel Palmier

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