La peinture expressionniste -Oskar Kokoschka -

Oskar Kokoschka : Ville de Lyon – 1927

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Fils d’un orfèvre et ayant d’abord projeté d’être chimiste, O. Kokoschka s’inscrit dans l’histoire du mouvement expressionniste à la fois comme peintre, écrivain, auteur dramatique et illustrateur. sans relation directe avec les groupes constitués (Die Brücke, Der blaue Reiter), il a créé un style personnel, visionnaire et tourmenté, décelable dans chacune de ses oeuvres. Après des études à l’école des arts décoratifs de Vienne (1905), il fut très tôt marqué par les objets océaniens, exposés au musée. Il exécute alors différents travaux décoratifs, notamment pour les célèbres Wiener Werkstätte, dirigés par Josef Hoffmann. En 1908, il publie son premier livre de poèmes illustrés Les enfants qui rêvent, fortement influencé par l’Art nouveau de Klimt. Ses premiers drames – Meurtrier, espoir des femmes, Orphée et Eurydice, Job – développent les mêmes thèmes : une vision tourmentée du problème du couple, de la femme, de la sexualité et de la mort.

Autodidacte en peinture, ses premières oeuvres réellement expressionnistes datent de 1906. Haï par la critique viennoise, il est remarqué par l’architecte viennois Adolph Loos, qui le présente à l’écrivain Karl Krauss, éditeur de la célèbre revue viennoise, Die Fackel(La Torche). Il tente ensuite de gagner sa vie comme portraitiste et non plus comme professeur ou décorateur. A partir de 1910, il séjourne à Berlin et collabore activement à la revue d’avant-garde Der Sturm, dirigée par Herwarth Walden, celui-ci l’engage comme illustrateur et fait représenter ses premiers drames expressionnistes qui suscitent de violents scandales. C’est comme écrivain plus que comme peintre qu’il est alors connu. Bientôt il exposera à la galerie Cassirer, puis à la Sécession (Berlin 1911), au Sonderbundde Cologne, à la Nouvelle Sécession de Munich. En 1913, il voyage en compagnie d’Alma Malher en Italie.

Kokoschka sera grièvement blessé à la tête en 1915 et après la guerre, il se fixe à Dresde. Tourmenté par les suites de sa blessure, son style est de plus en plus violent. Il s’impose néanmoins en Allemagne (la première monographie qui lui fut consacrée parut à Leipzig en 1913) et il obtint un poste de professeur à Dresde (1919). A partir de 1924, il voyagea beaucoup (en Suisse, en Angleterre, en Hollande, en France, en Italie et en Afrique du Nord) et peint de nombreux paysages et des villes.

La Ville de Lyon(1927) appartient à la période la plus riche de Kokoschka, celle de ses voyages et de sa passion pour les villes (Lyon, Marseille, Alger, Jérusalem, Paris, Amsterdam). Il semble alors se détourner de l’exploration douloureuse des thèmes inconscients de ses premières oeuvres pour regarder les paysages et les villes. Son style, moins tourmenté que dans ses premières toiles, est très nettement marqué par Pissaro, Van Gogh, Cézanne et même Caspar David Friedrich. Comme dans les toiles romantiques et baroques, le regard du peintre semble saisir la ville d’une hauteur afin de nous dévoiler toute la profondeur de l’espace. Au centre, la surface vide du fleuve, de chaque côté des constructions stylisées. La technique rappelle celle des impressionnistes, mais Kokoschka imprime à son paysage un étonnant mouvement à travers le dynamisme des formes – courbe du fleuve, colline, cheminées, confusion de l’horizon et des nuages -, dans des dégradés de bleu, blanc et noir. Toutes les formes sont fluides, les teintes douces et atténuées comme si la ville surgissait d’une brume bleutée qui donne aux constructions un  certain flou. L’obsession du mouvement culmine dans cette vision des mouettes, planant au milieu du ciel dans des directions opposées, comme emportées par des vents contraires, ce qui donne à la toile quelque chose de surprenant et d’inquiétant.

Ce type de paysage peint par Kokoschka correspond à une sorte d’équilibre entre la violence de ses premières toiles, son déchirement intérieur et cette harmonie qu’il parvient parfois à évoquer dans ses paysages. On notera que dans la plupart des villes qu’il peint, Kokoschka ne retient que le mouvement – fleuve, ports, constructions. Il joue ici, savamment, avec les dégradés de blanc et de bleu qui dominent tout le paysage. Les nuages, le ciel, les constructions semblant parfois se confondre avec les ombres du fleuve. On y retrouve l’influence de Cézanne et du néo-impressionnisme, mais avec cet élément tourmenté qui lui est si personnel et qui marque chacune de ses oeuvres.

Oskar Kokoschka – Portrait du docteur Auguste Forel – 1910 -

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Kokoschka a réalisé de nombreux portraits, dans au moins deux styles différents. Les premiers, souvent qualifiés de « portraits psychologiques » correspondent aux années qui précèdent la guerre de 1914, les seconds, parfois faussement nommés « portraits objectifs » furent peints dans les années 20. Si les portraits d’Arnold Schönberg (1924) , de la danseuse Adèle Astaire (1926), du président Masaryk (1946) sont caractéristiques du second style, celui du docteur Auguste Forel est l’un de ses plus célèbres « portrait psychologique ».

La notion de « portrait psychologique » fut, semble-t-il d’abord utilisée par August Strindberg pour désigner un certain nombre de photographies qu’il prit vers 1891, dans lesquelles il tentait de faire apparaître la « psyché » sur le visage. Kokoschka, aussi, s’efforce de rendre visible dans ses portraits ce qu’il pressent de la personnalité, de ses angoisses, de ses maladies. En réaction à ce qu’il jugeait être la superficialité viennoise, il s’intéressa très tôt à la psychologie de l’inconscient. Ses premières pièces sont souvent le développement de conflits profonds, et il poursuivra la même quête avec la peinture. Cette tendance se retrouve d’ailleurs chez plusieurs peintres autrichiens, qui réaliseront, eux aussi, des « portraits psychologiques », Richard Gerstl et Egon Schiele.

Comme eux, Kokoschka s’efforce de représenter, moins des types, que des individus et l’apport le plus important  du style expressionniste au portrait consistera justement à rendre obsédantes sur le visage, la profondeur, la violence des sentiments et des émotions refoulées. Mais alors que Schiele ne cessera d’explorer son propre rapport à la sexualité dans ses autoportraits, donnant à chaque visage quelque chose de torturé et d’inquiétant, Kokoschka s’efforce de saisir plutôt l’ensemble de la personnalité, faisant du portrait une sorte de reflet général de l’état du corps. Les Enfants qui rêvent  (1908) explorent la personnalité torturée d’adolescents. Dans ses premiers « portraits psychologiques », il accentue les détails pour rendre omniprésente l’angoisse, la folie ou la maladie.

Le Portrait du docteur Auguste Forel - célèbre psychiatre suisse – constitue lui aussi l’exploration d’une personnalité. Comme dans les autres portraits, Kokoschka, estompe le fond pour faire surgir le personnage – visage, corps, ou le plus souvent les mains – comme une révélation brutale. Ici, seules la tête et les mains sont réellement visibles. Le psychiatre, légèrement incliné, regarde au loin, ou semble perdu dans ses pensées. Les yeux, étrangement fixes, suggèrent l’idée d’une concentration profonde. On songe immédiatement à Rembrandt pour l’exécution du visage et, consciemment ou non, Kokoschka a dû s’en inspirer. Les vêtements s’estompent avec l’or du fond. Ceci permet defaire surgir brutalement les mains qui frappent encore plus que le regard étrange, comme égaré du vieillard. Elles sont montrées, légérement agrandies par rapport à l’ensemble du corps, croisées sur la poitrine. Elles enserrent la tête, à peine perceptible, d’un malade et donnent l’explication du regard. Le psychiatre n’est pas seulement perdu dans ses pensées. Il songe sans doute à cet homme qu’il console ou apaise. Il y a pourtant un contraste assez saisissant entre le calme rêveur du visage et la forme noueuse, tourmentée des mains. Comme dans la plupart de ses portraits psychologiques, Kokoschka les déforme, soulignant parfois de teintes sombres les articulations noueuses. Ici, les doigts semblent perclus de rhumatismes et c’est sur les mains qu’apparaissent les tourments et non sur le visage, comme si le corps malade s’opposait à l’intemporel du large front, de la pensée. C’est ce qui donne à ses portraits quelque chose d’à la fois clinique et prophétique.

On notera que cette obsession de la maladie – physique ou mentale – est fréquente dans les portraits de Kokoschka. Des portraits comme La Comtesse Vérona (1910), La duchesse de Rohan-Montesquieu (1910) évoquent la décadence de corps ruinés par la tuberculose Par contre, les portraits du Ritter von Janikowsky (1909-1910), et du Docteur Szeps (1912) sont des portraits de malades mentaux. Dans plusieurs toiles, Kokoschka suggère par des déformations, des symptômes de maladies qui affecteront bien ses modèles … mais plusieurs années plus tard. Sa prodigieuse attention aux phénomènes morbides – psychiques ou physiques – lui permet de déceler un processus pathologique encore à peine visible.

Jean-Michel Palmier

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