La peinture expressionniste : Egon Schiele

Egon Schiele : Femme s’asseyant

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Longtemps méconnue, l’oeuvre d’Egon Schiele s’est imposée depuis une dizaine d’années, non seulement comme la plus représentative de l’expressionnisme autrichien mais comme l’un des univers de sensibilité les plus bouleversants de la peinture moderne. Objets de scandales quand ils furent créés, ses aquarelles et ses dessins sont le témoignage d’une tragédie personnelle autant que de l’hypocrisie et des tabous de son époque. A côté de l’antisémitisme, la pudibonderie sexuelle fut sans doute le préjugé le plus important qui marqua la capitale autrichienne vers 1900. Par sa violence et ses thèmes, l’art de Schiele s’apparente à celui de Kokoschka, mais aussi aux nouvelles de Robert Musil, aux poèmes de Georg Trakl, aux pièces d’Arthur Schnitzler, aux satires de Karl Krauss, et même aux découvertes de Freud.

Né en 1890 à Tulln, Schiele étudia à l’Académie des beaux-arts de Vienne et se révolta très tôt contre son enseignement sclérosé. Anticonformiste, avide de liberté, son modèle fut le peintre Gustav Klimt (1862-1918) dont les toiles, d’abord jugées scandaleuses, furent ensuite admirées; la beauté des couleurs, la préciosité des ors et du cadre faisant oublier la sensualité qui en émane. Schiele empruntera beaucoup à Klimt : le décentrement du personnage, l’obsession de l’image de la femme, le goût pour les allégories. Ce fut Klimt qui l’encouragea à persévérer dans son style et Schiele nourrira à l’égard de son aîné un mélange d’admiration et de jalousie. Plusieurs toiles et dessins les représentent tous deux : Schiele, en moine effrayé et protégé par Klimt, tenant dans ses bras son protecteur, également habillé en moine agonisant. Symbole de l’admiration qu’il lui porta et de la dette autant que du complexe fraternel qu’il nourrit à son égard.

L’enfance d’Egon Schiele se déroula dans la tristesse d’une petite gare, entre un père syphilitique, qui sombrera dans la démence, et une mère contaminée qui ira en s’étiolant. On comprend dès lors l’une des origines de l’obsession de Schiele pour la sexualité. Très jeune, il dessine, mais ses dessins furent brûlés par son père. Après sa rupture avec l’Académie, il rejoint la Neue Kunstgruppe . Marqué par l’Art nouveau et le Jugendstil, il se révolte contre une morale hypocrite et ses tabous. Il emprunte aussi à Toulouse-Lautrec un certain sens du tracé et multiplie, comme Kokoschka, les portraits psychologiques. Mais le trait dominant de toute son oeuvre, est une sorte d’investigation passionnée de la sexualité, du désir, de l’inconscient à laquelle se mêlent de fortes composantes voyeuristes et exhibitionnistes dont témoignent ses autoportraits en train de se masturber. La plupart des dessins et aquarelles de Schiele représentent des femmes, dans des postures assez étranges, offrant la nudité de leur corps au spectateur, en le fixant agressivement dans les yeux. La violence des représentations, souvent simplement esquissées avec une maîtrise admirable, est soulignée par des touches de couleurs qui accentuent l’élément sexualisé du corps.

La Femme s’asseyant  (il s’agit d’Edith, la jeune épouse du peintre) est l’illustration d’un thème constant chez Schiele : la volonté de saisir la femme dans ses attitudes les plus secrètes. Schiele a représenté trois types de femmes, des allégories inspirées de Klimt et rendues souvent de façon agressive, son modèle Walli, symbole de la sensualité, et celles qui furent ses proches, sa soeur Gerti et sa femme. Les premiers portraits qu’il réalise d’elle trahissent un certain malaise. Elle est immobile, le tenant dans ses bras comme un pantin disloqué aux yeux vides. Il trahit par là la différence de sensibilité qui rendit d’abord leur union problématique. La tendresse et l’harmonie gagneront ensuite ses portraits d’Edith. Ici, la femme est assise, un genoux replié sous la joue qui repose sur lui. La position qu’il donne à la femme se retrouve dans de nombreux autres dessins et s’inspire de la Femme accroupie  (1882) de Rodin. Comme dans la plupart des oeuvres de Schiele, le sujet plane dans « vide psychique », un désert de fond et seul l’essentiel est achevé et coloré. Ici, la construction joue sur le contraste des couleurs, les bas noirs de la femme et son chemisier vert. Les volants de la culotte sont soulignés au fusain, les mains enserrent fermement la cheville. La chevelure rousse, le visage admirable, rehaussé de légères taches de couleur, aux lèvres sensuelles, contrastent avec la pâleur de l’ensemble. La femme est surprise en train de s’habiller, méditant seule, pensive, fixant le spectateur de ses yeux tristes et profonds. Comme dans ses autres dessins, elle semble suivre des yeux celui qui la regarde à la dérobée. On ne trouve en elle aucun élément sexuellement agressif, mais ce mélange d’attente et de douceur qui marque tous les portraits d’Edith.

Epargné par la guerre de 1914, Schiele mourut peu de temps après Edith, en 1918, ainsi que le bébé qu’elle attendait, victimes de l’épidémie de grippe espagnole.

Jean-Michel Palmier

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