La peinture expressionniste – Marc Chagall -

Marc Chagall: Sabbath, 1909

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Les toiles de Chagall forment un univers si fermé et si original qu’on hésiterait presque à le rattacher à un courant quelconque. Élevé au sein d’une famille juive pratiquante, le souvenir de cette religiosité familiale et les scènes quotidiennes de la vie de Vitebsk, son village natal, marqueront toute son oeuvre. Il étudia d’abord la peinture avec Jehud Pen, puis à la Société impériale pour la promotion de l’art de Saint-Pétersbourg et enfin à l’école Svanseva, sous la direction de Léon Bakst qui lui révèle Cézanne, Gauguin et surtout Van Gogh. Chagall se rendit à Paris en 1910 et subit l’influence des Fauves. Sa palette devint alors plus contrastée. Il fit la connaissance aussi en 1911 de Léger, Delaunay, Gleizes, Modigliani et s’intéressa au cubisme, exposant en 1911 au Salon des Indépendants et en 1912 au Salon d’automne, se liant avec le poète Blaise Cendrars.

Parmi les rencontres décisives de cette époque, il faut mentionner celle d’Apollinaire et de Herwarth Walden en 1913. Ce dernier exposa en 1914 son oeuvre à la galerie du Sturm à Berlin et le considéra comme un représentant de l’expressionnisme.  Chagall semble avoir accueilli au début cette affirmation avec autant d’ironie que d’étonnement. Assurément, on ne peut nier la communauté des techniques et des moyens d’expression, la violence des couleurs et des émotions et surtout l’influence de Van Gogh. Chagall retournera à Vitebsk en 1914 et s’arrêtera à Berlin où il est désormais connu des milieux expressionnistes. Nommé commissaire aux Beaux-Arts du gouvernement de Vitebsk après la révolution d’Octobre, il fonde une école des Beaux-Arts qu’il devra quitter à la suite d’un conflit avec Malevitch qui lui reproche son attachement à la figuration. Il revint à Paris en 1922 et se liera avec les surréalistes, demeurant indépendant par rapport au mouvement et approfondissant le même style. Il continuera à peindre les mêmes thèmes et les mêmes motifs inspirés du judaïsme et de son enfance russe, mêlant étroitement l’histoire, le réel, la poésie et le rêve.

Le Sabbath  (1909) est l’illustration typique de cette religiosité chère à Chagall et par le choix des couleurs, la toile s’apparente aux courants de la peinture expressionniste. En fait, cette toile, première oeuvre parisienne de Chagall, s’inspire surtout de Van Gogh, tout comme l’Atelier (1910) qui reprend jusqu’au style tourmenté des chaises et certaines couleurs (vert,jaune). Six personnages sont assemblés pour célébrer le sabbath et semblent vivre hors du temps. Ou plutôt, c’est le temps religieux qui l’emporte sur le temps humain. L’obsession du temps est symbolisée par l’horloge, seul objet qui surgit sur ces murs nus. La disposition des corps se réfère à cette dimension d’attente : l’un des personnages prie, un autre est couché, un autre encore, affalé sur une chaise, est disloqué comme un pantin. Le temps semble s’être arrêté. On aperçoit un coin de ciel étoilé par la fenêtre obscurcie. Deux sortes de lumières éclairent la pièce : la lumière matérielle du plafonnier et celle des bougies disposées sur la table pour la cérémonie. L’essentiel de la scène est pris dans ce halo de lumière, qui focalise l’attention et le regard sur la cérémonie et repousse le reste e la pièce dans l’arrière-plan. Méditatifs ou fatigués, les personnages sont prisonniers des symboles et du temps. Le choix des couleurs (cette lumière jaune verdâtre en particulier) montre que Chagall s’est inspiré de Van Gogh et plus spécialement de la toile Café de nuit. Il lui emprunte un certain vide, la position des personnages perdus dans un rêve, l’atmosphère du mystère. On notera la violence des contrastes de couleurs rouge, vert, jaune, qui marquent la plupart des toiles à cette époque. La trace de l’influence de Van Gogh se retrouve jusque dans l’aspect pâteux de la couleur. Mais alors que Café de nuit suggère le passage répétitif et monotone du temps, Sabbath marque l’irruption du spirituel dans le temps quotidien. Perdus dans la nuit, ils sont dans l’attente et dans le silence de la fatigue ou de la prière. On imagine le tic-tac monotone de l’horloge.

Jean-Michel Palmier

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