• Accueil
  • > SOCIETE
  • > Un chirugien de l’âme : à la mémoire d’Ernst Weiss (1882 – 1940) 2/3

Un chirugien de l’âme : à la mémoire d’Ernst Weiss (1882 – 1940) 2/3

 Préface de Jean-Michel Palmier à l’édition chez  Alinéa du   » Témoin oculaire  » d’Ernst Weiss. 

letmoinoculaire.jpg  Le témoin oculaire, édition Folio

III

          La genèse du roman est elle-même difficile à reconstituer. Le thème, bien sûr, s’inscrit parfaitement dans la logique de toutes les autres oeuvres d’ Ernst Weiss. On y retrouve les mêmes motifs obsédants : la virtuosité introspective de l’analyse qui, par la froideur de son regard, sa mémoire, apporte son témoignage; le médecin-démiurge; l’obsession de la maladie et de la douleur; le crime qui s’élève à la folie; le pessimisme radical sur la nature humaine qui marque autant la description de son enfance que celle des premiers succès hitlériens.

          Il semble que ce soit au cours de l’été 1933 que se situe la plus lointaine origine du roman. Grâce à ses amis Leopolod Scharwarzschild, Walter Mehring et Joseph Roth, Ernst Weiss aurait fait la connaissance à Paris d’un certain Dr Edmund Forster, qui avait soigné en 1918, Hitler, pour cécité hystérique. Selon un témoignage de Walter Mehring, recueilli par Rudolph Binion en août 1975, il aurait conservé l’ensemble du dossier médical de Hitler – mais pour quelles raisons ? – et autorisé Ernst Weiss à en prendre connaissance sous le sceau du secret médical. Forster revint en Allemagne et fut, semble-t-il, poussé au suicide par les nazis. La mort de Forster, les atrocités commises par les nazis décidèrent finalement Weiss à entreprendre la rédaction de ce  Témoin oculaire, même s’il ne pouvait en attendre la moindre efficacité historique. Il est probable que Weiss, dans la rédaction de ce roman, a été aussi influencé par la biographie de Hitler – l’une des premières – écrite par l’exilé Konrad Heiden dont il fit la connaissance à Paris et par celle de Rudolf Olden.

          Comme Georg Lethan, médecin et meurtrier, il s’agit d’un roman à la première personne. C’est le hasard seul qui a conduit le narrateur à jouer un rôle dans la vie de Hitler à l’automne 1918, lorsqu’il le rencontre comme patient. Il en tire un sentiment d’angoisse et de responsabilité qui l’amène à retracer sa vie et, avec une étonnante beauté, teintée de tristesse et de mélancolie, sa jeunesse où il apprit qu’il est interdit de pleurer. Un accident survenu dans son enfance, la volonté d’échapper à une sensation d’écrasement et sans doute aussi la maladie de sa mère, déterminèrent sa vocation médicale précoce, inséparable de ce que Weiss nomme  » l’instinct de domination « , trait caractéristique de tous ses personnages médecins : avec leurs fioles ou leurs scalpels, maîtres de la douleur, de la vie comme de la mort, ils veulent égaler Dieu. L’étendue et la froideur de leur domaine de recherches est sans limites. Et peu de pages du Témoin oculaire  sont aussi révélatrices de la sensibilité d’Ernst Weiss que celles où il évoque l’émotion qui assaille le narrateur, étudiant en médecine famélique, lors de sa première dissection. Le fait que la main qu’il explore au scalpel soit celle d’un vagabond qui fut presque son ami ne peut l’empêcher de s’écrier :

           » Bien vite, je n’eus plus cela devant les yeux que la merveille concrète et tangible qu’est la main humaine.(…) Celui qui n’a pas vu de ses propres yeux comment s’ordonnent dans le minuscule espace entre la peau et les os les tendons les plus variés, les extenseurs et les fléchisseurs, les nerfs, les veines motrices et sensibles, d’approvisionnement et d’évacuation, comment tout cela collabore ici, se complétant simplement de façon géniale, celui-là peut me condamner. »

          Comme il a été le  » témoin oculaire  » de sa propre enfance, de la maladie de sa mère, des trahisons et des échecs de son père, c’est avec la même distance qu’il deviendra médecin, sous la protection déconcertante du Dr Kaiser, l’Empereur des fous, l’une des multiples figures de ce père qu’Ernst Weiss n’a pratiquement pas connu, apprenant chaque jour un peu plus à vivre  » avec la volonté et moins le sentiment « , en observant des coupes de cerveau disséqués. Pourtant, ce qui le fascine, c’est  » l’âme souterraine « , les  » oscillations impondérables du sentiment « , tout ce qui échappe à la  » lumière froide de la raison consciente.  » Si Weiss n’a jamais été un élève de Freud, il connaissait ses travaux sur l’hystérie et l’hypnose., sa conception des névroses et il n’est pas étonnant que le narrateur consacre sa thèse à la cécité hystérique. La rencontre avec la guerre de 1914 ne fera que le convaincre que la culture et la morale n’ont jamais réussi à endiguer véritablement la barbarie, car lui-même sent battre en lui cette âme souterraine au souvenir des évocations qu’il fait des combats des tranchées, d’un réalisme cruel. Quant à son analyse du rapport de la propagande aux masses, elle s’inspire autant de la réalité du phénomène nazi, que de la guerre de 1914 elle-même.

          C’est dans un hôpital militaire, parmi des blessés et des mutilés, qu’il fera la connaissance d’un caporal de régiment bavarois, dénommé A.H. Celui-ci a été gazé au cours d’un assaut mais l’étrangeté de ses troubles l’a fait conduire parmi les  » estropiés mentaux  » plutôt que parmi les autres gazés. Nuit et jour il s’adonne à une agitation fanatique contre les juifs, exposant inlassablement ses convictions politiques, attirant, en dépit de sa folie, toujours plus de sympathisants gagnés par la même exaltation pathologique. Le « témoin oculaire  » considéra cet aveugle qui, une carte du monde devant les yeux, « bâtissait ou détruisait des empires d’un seul mot  » comme un malade parmi les autres, mais en proie à un délire plus dangereux et plus violent. L’habileté d’Ernst Weiss est de parvenir à résumer en quelques pages les thèses centrales de Mein Kampf  et de les présenter comme les divagations d’un fou. Dès qu’il évoque ce personnage à la voix rauque, à l’accent autrichien, ses hurlements, il est clair qu’il s’agit de Hitler. Et par un raccourci surprenant, il prête au caporal aveugle le style que n’adoptera le Führer qu’au début des années 20. Bien plus, il parvient non seulement à donner une concrétude écrasante à la personnalité de Hitler, aux symptômes pathologiques si souvent mentionnés, mais à saisir les mécanismes de ses discours et de l’audience qu’ils rencontrent :  » Quand il mentait, il croyait dire la vérité, il touchait les autres par son idéalisme, il les émouvait par sa simplicité, et beaucoup le suivaient sans la moindre critique, ils ne voulaient pas penser ni recommencer à douter.  » Le narrateur comprend que seul un Dieu pourrait le sauver, et qu’en attendant, c’est la société qu’il faudrait protéger contre lui. mais en tant que médecin, cet être répugnant, il ne se sent aucun droit de le juger. incapable de se départir de sa froideur de chirurgien de l’âme, il observe sa fascinante maladie et ne peut s’empêcher d’interroger ce somnambule aveugle sur son passé.

          Si Ernst Weiss a largement utilisé la biographie de Konrad Heiden pour retracer la jeunesse de Hitler, il s’est aussi inspiré de Mein Kampf: ce mythe de l’homme venu du néant, issu de la pauvreté la plus extrême, transfiguré par l’idée dont il se sent porteur, c’est Hitler lui-même qui l’a inventé, et certaines expressions placées dans la bouche de Hitler – ainsi ces yeux transformés en « charbons ardents  » sous l’effet des gaz – figurent littéralement dans Mein Kampf.

           Mais de même qu’il n’a pu juger son père et sa mère, le narrateur se sent plus gagné par la pitié que par la haine. Un aveugle normal peut apprendre à lire le braille, un métier, fonder une famille. Mais que faire d’un aveugle par hystérie ? Et dans un élan de compassion, il s’écrie :  » Lui qui avait déjà quasiment mendié, qui avait dû faire du porte-à-porte pour vendre des cartes postales, il pouvait continuer à mendier, mais quand à peindre des cartes postales, il n’en était plus capable.  » En même temps, il comprend que ses symptômes procèdent d’une surdétermination autant historique qu’hystérique : ce n’est pas la brûlure du gaz qui l’a rendu aveugle, mais son refus d’assister au déclin de l’Allemagne. Dès lors, s’affirmera un conflit entre deux volontés de puissance : celle de Hitler qui ne veut pas voir, qui refuse le réel, préférant basculer dans son monde de rêves sanguinaires et celle du médecin qui veut capter l’expression de ces yeux gris bleu pour les rendre à la vie, en faisant croire au malade que son symptôme est réellement organique.

          Il tentera de convaincre le malade qu’en croyant aveuglément en lui, un miracle pourra s’accomplir et qu’il sortira de la cécité, car l’Allemagne a besoin d’hommes tels que lui, à la foi absolue. Ecartant la mèche qui barre ce front humide et froid, il rendra cet aveugle à la vue. Après la guerre, le narrateur retrouvera H., devenu agitateur politique, hypnotisant l’assistance comme lui-même l’avait hypnotisé pour le guérir. Loin de le haïr, en véritable apprenti sorcier, il le considère avec le même respect que le rabbi Loew portait à son Golem. La prodigieuse habileté d’Ernst Weiss, c’est de retracer toute cette période qui voit s’affirmer le national-socialisme, avec des notations souvent très précises – liquidation de la République des Conseils de Bavière, assassinat de Walter Rathenau, ministre chargé du respect du Traité de Versailles, putsch manqué avec Ludendorff, réélection de Hindenburg, l’incendie du Reichstag, déferlement de la terreur nazie après 1933 – qui prolongent le regard de ce « témoin oculaire », devenu le témoin de l’effondrement de la république de Weimar. Et les descriptions des meetings de Hitler, de l’attrait qu’il exerce sur les foules contaminées par ses idées, touche au fantastique. Conscient du cataclysme qui se prépare – qu’il va engendrer – il ne peut échapper au sentiment de fierté que lui procure le souvenir de la guérison qu’il a opérée, même si le caporal aveugle est devenu un monstre.

          C’est l’histoire de ce monstre que le narrateur songera à révéler au monde, après qu’il soit devenu le nouveau Führer de l’Allemagne. N’a-t-il pas gardé précieusement son dossier médical ? les preuves de sa folie ? Mais le respect qu’il a justement pour son métier de médecin l’en empêche toujours. Et c’est en aidant les milieux pacifistes et et socialistes qu’il s’efforcera de lutter contre le monstre qu’il a contribué à engendrer, avant de tenter de mettre à l’abri les précieux comptes rendus psychiatriques qu’il a rédigés. Arrêté et envoyé en K.Z., il parviendra à s’échapper et à franchir la frontière, à gagner finalement Paris. Comme tant d’autres écrivains exilés, il n’aura qu’un désir : continuer la lutte en s’engageant dans la Guerre d’Espagne.

Jean-Michel PALMIER.

                  weiss1.jpgErnst Weiss (1882 – 1940)

Laisser un commentaire