Jean-Michel Palmier : articles redécouverts

27 avril, 2008 par stabi02

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Jean-Michel PALMIER

Etudiant dans les années 70 à Amiens, j'ai eu la chance, pendant une année,  de participer aux cours de sociologie dispensés par Jean-Michel Palmier. J'ai gardé un souvenir toujours admiratif de ce véritable “montreur d'ombres”. Au fil du temps, j'ai suivi sa carrière et cherché à toujours mieux le comprendre au travers de ses nombreuses publications. Jean-Michel Palmier à toujours su faire partager son immense culture au travers de la rédaction de notes de lecture parues dans d'innombrables journaux et revues.

C'est la trace de ce “passeur, de cet “éveilleur des consciences” que je souhaite partager avec ceux qui l'ont connu ou qui le découvrirons au travers de la publication d'articles nombreux que j'ai accumulés. Ce blog vise à rendre hommage à ce grand homme passionné et passionnant qui m'a toujours fasciné par son érudition et sa grande modestie.  J'espère également en faire un lieu d'échanges rassemblant la “communauté imaginaire” liée par les mêmes passions.

Biographie de Jean-Michel  Palmier  (1944-1998) (extraite de l'ouvrage posthume “Rêveries d'un montreur d'ombres” paru chez C. Bourgois en 2007 coll Titre N° 67) était professeur d'Esthétique et des sciences de l'art à l'université de Paris 1. Spécialiste de la République de Weimar, il a travaillé sur les écrits politiques de Martin Heidegger et publié une thèse sur le poète Georg Trakl avant de s'attacher à faire connaître les pensées de Jacques Lacan, de Wilhelm Reich ou encore de Herbert Marcuse. Ses travaux sur l'expressionnisme, sur la ville de Berlin, sur le théâtre d'Erwin Piscator ou le cinéma de Bela Balazs, sur Dada, sur Ernst Bloch ou Georg Lukacs ont ensuite largement contribué à faire connaître le foisonnement intellectuel et artistique de cette période. Il a consacré ses derniers travaux à Walter Benjamin.

 

Eléments bibliographiques sur Jean-Michel Palmier par Sébastien Rongier -13 novembre 2005 -Site Remue.net

https ://remue.net/spip.php?article 1945

https ://remue.net/spip.php?rubrique 207 

 

J-M Palmier

 

Une histoire de l’école de Francfort

9 novembre, 2009 par stabi02

Article publié dans le Monde des Livres - date indéterminée -

L'Imagination dialectique de Martin Jay.Editions Payot, 416 p.,99 F.

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De la montée du nazisme à l'exil aux Etats-Unis, l'itinéraire de chercheurs allemands

Peu de mouvements théoriques ont exercé une influence aussi profonde et aussi vaste que cette école de Francfort, née à la veille de la montée du nazisme, et qui, à travers l'exil aux Etats-Unis, puis le retour en Allemagne, dut lutter sans cesse pour garder son identité. Martin Jay a entrepris d'en retracer le le développement, et l'Imagination dialectique  est avant tout un admirable ouvrage d'historien. Modeste dans sa visée, il ne prétend pas analyser la portée théorique de l'école de Francfort mais sa formation. Ayant eu accès à des correspondances inédites, interrogé des témoins aujourd'hui décédés, il a rassemblé une masse d'archives et de documents qui donnent à son livre une étonnante richesse.

C'es en 1922 que Félix Weil, fils d'un négociant en grains, eut l'idée de réunir à Francfort des universitaires - parmi lesquels Georg Lukacs, Karl Korsch, Friedrich Pollock, K.A. Wittfogel, Bela Fogarasi - qui s'intéressaient aux rapports entre l'hégélianisme et le marxisme. Le groupe allait prendre de plus en plus d'ampleur, notamment avec l'arrivée d'Horkheimer. La rigidité du système universitaire allemand, qui les limitait à une seule discipline, les conduisit à créer un institut de recherches résolument pluridisciplinaires, capable de confronter le marxisme aux sciences humaines, en particulier à la psychanalyse, ouvert sur tous les problèmes fondamentaux de la société moderne. Le père de Félix Weil accepta d'en être le mécène et bientôt l'institut put accueillir les premiers chercheurs et rétribuer ses enseignants. La direction en fut d'abord confiée à Carl Grünberg, professeur de droit et de science politiques à Vienne.
L' orientation était alors assez orthodoxe. L'institut travaillait en liaison étroite avec le S.P.D. et l'institut Marx-Engels de Moscou, mais peu à peu il rassembla autour de lui, à côté de communistes comme Wittfogel, Borkenau, Gumperz, des libéraux et des “hégéliens de gauche “. En fait, l'institut semble avoir cherché dès le début à éviter tout lien étroit avec un parti, et, si Karl Korsch n'en fut pas membre, c'est vraisemblablement à cause de son engagement politique trop connu.
Antibourgeois, orienté vers l'étude critique de la société capitaliste, ouvert à toutes les disciplines - y compris la musique l'institut allait attirer des personnalités les plus diverses - Adorno, Benjamin, Marcuse - et développer cette conception de la ” social-forschung ” qui devait rester liée à toute l'école de Francfort.

Les années d'exil

Avec l'arrivée des nazis au pouvoir, ce centre animé par des intellectuels communistes d'origine juive était directement menacé. Sa bibliothèque fut confisquée; Horkheimer avait eu la sagesse, en tant que nouveau directeur, de créer une annexe de l'institut à Genève et de transférer les fonds aux Pays-Bas. Les membres de l'école se réfugièrent à Londres, à Paris, puis aux Etats-Unis. Par rapport aux autres émigrés, ceux de la New School notamment, ils jouiront d'une sécurité matérielle très enviable qui ne manquera pas de provoquer les sarcasmes d'autres émigrés, tels que Brecht qui n'aima jamais Horkheimer. Pourtant, l'institut refusa toute assimilation : la revue continua à être publiée en allemand, ainsi que par un éditeur français. C'est aux Etats-Unis que furent commencées certaines des recherches les plus fondamentales - sur la personnalité autoritaire, le nazisme, la culture de masse - et que les méthodes s'enrichirent aussi : il ne s'agissait plus seulement d'utiliser la dialectique marxiste, la philosophie sociale, mais aussi les enquêtes et les technique expérimentales. C'est sans doute à ces intellectuels émigrés que les sciences sociales américaines sont redevables de tant d'aperçus nouveaux.

Retour en Allemagne

A la fin de la guerre, l'institut reçut plusieurs propositions pour son retour à Francfort. Horkheimer accepta de revenir en Allemagne en 1946, tout en exigeant de garder la nationalité américaine. L'Ecole de Francfort retrouva un public d'étudiants avides de suivre l'enseignement de ces théoriciens dont ils avaient découvert, peu à peu, les écrits. L'unité du groupe n'existait plus - mais a-t-elle jamais existé ? Wittfogel était devenu anti-communiste, Adorno et Horkheimer, comme le souligne Jay, avaient été marqués eux aussi par le climat de la guerre froide, Marcuse affirmait son appartenance à l'extrême gauche, tandis qu'Erich Fromm semblait s'être adapté  à la société américaine. pourtant ces années virent la publication de travaux qui renouvelèrent le champ de la recherche sociale, mais aussi la philosophie politique et l'esthétique.
Les théoriciens de Francfort étaient à présent confrontés à de nouveaux disciples : non plus des universitaires isolés, en rupture avec la tradition, mais ces étudiants qui voulaient ajouter une praxis politique à la “”théorie critique ” enseignée par Adorno. On connaît les démêlés d'Adorno avec la contestation étudiante. Ce n'est peut-être qu'aujourd'hui, à la lumière des tragiques événements qui viennent de marquer l'extrême-gauche allemande, que l'inquiétude d'Adorno et les avertissements de Jürgen Habermas prennent tout leur sens : on ne peut greffer sur une analyse critique du capitalisme n'importe quelle politique pratique qui peut devenir la caricature de l'intention et de la visée théorique.

Jean-Michel PALMIER.

La philosophie de Karl Popper et le positivisme logique, de J.F. Malherbe. PUF., 311 pages, 95 F.

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Découvrir Karl Popper

A l'image de Ludwig Wittgenstein, Karl Popper est l'un de ceux qui ont le plus fortement marqué la philosophie anglo-saxonne.  Ses travaux font figure de classiques en épistémologie et ses écrits en philosophie politique et en sociologie ont provoqué de nombreuses controverses. Le mérite de cet essai de J-F. Maherbe tient à ce qu'il retrace l'itinéraire de Popper et l'unité de ses travaux sans pour autant en dissimuler les limites.
En 1961, au congrès de sociologie de Tübingen, une controverse opposa la “théorie critique ” de l'école de Francfort et le “rationalisme critique ” de Karl Popper. Adorno et Habermas reprochaient à la ” logique des sciences sociales ” de Popper une théorie de l'objectivité scientifique qui prend comme catégorie à priori ce qui est socialement déterminé. Popper, lui, accuse l'école de Fancfort de ne proposer comme solution à sa critique générale de la société que des analyses portant sur des catégories particulières, mais Habermas dans des essais comme Connaissance et intérêt (1965), la Technique et la Science comme idéologie (1965) souligne certaines naïvetés propres au “rationalisme” de Popper.

Science et Idéologie

La théorie “objective” par opposition à la théorie “critique” semble souvent négliger le cadre axiologique au sein duquel sont formulés ses énoncés. Elle croit en une - neutralité - axiologique de la science, alors que Habermas ne cesse de souligner les intérêts qui guident la connaissance scientifique. L'articulation du politique et du scientifique passe par l'opinion publique. Aussi, en se limitant à des considérations purement logiques, Popper ne tient pas compte de l'importance des formes de domination.
A travers cs polémiques, c'est non seulement le rapport entre science et idéologie qui est en question, mais aussi le statut de l'objectivité scientifique, et le lien de la logique formelle à la logique dialectique. Ce livre est non seulement une contribution importante à la connaissance du positivisme logique, du Cercle de Vienne, mais aussi aux travaux de Jürgen Habermas car il nous en dévoile la cible favorite.

Jean-Michel PALMIER

Ernst Bloch : entre le rêve et la barbarie.

8 novembre, 2009 par stabi02

Article publié dans le Monde des Livres - date indéterminée -

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L'esprit de l'Utopie.
Traduit de l'allemand par Anne-Marie Lang et Catherine Piron-Audard
Editions Gallimard, 343 p., 69 F. 
Héritage de ce temps.
Traduit de l'allemand par Jean Lacoste. Edition Payot, 390 p., 80 F.
Sujet-Objet. Éclaircissements sur Hegel.
Traduit de l'allemand par Maurice de Gandillac. Editions Gallimard, 498 p., 92 F.

Ce philosophe voulait construire le royaume de Dieu sur la Terre

Tandis qu'en Allemagne on achève de publier les derniers entretiens accordés par Ernst Bloch aux visiteurs qu'il reçut jusqu'à sa mort, dans sa maison, au bord du Necker, non loin de la tour de Hölderlin, à Tübingen où il s'était établi depuis son départ d'Allemagne démocratique, trois ouvrages traduits en Français - L'Esprit de l'utopie, Héritage de ce temps, Sujet-Objet : Eclaircissements sur Hegel - permettent de mesurer la richesse d'une oeuvre encore peu connue en France, et qui compte sans doute parmi les plus importantes du siècle. Rendons hommage aux traducteurs : l'entreprise n'est guère facile. Il faut non seulement pénétrer dans un univers conceptuel d'une grande complexité, mais aussi s'approprier un style qui unit constamment l'analyse métaphysique et la poésie, la métaphore et la parabole. Pourtant, aucune traduction française ne parvient à rendre ce que l'allemand de Bloch a d'insolite et d'émouvant.

L' Esprit de l'utopie naquit dans ces années où, sur les plaines d'Europe, les charniers se multipliaient. Une poignée d'hommes, souvent des poètes, réfugiés en Suisse, écrivaient des manifestes et des hymnes à la fraternité, essayaient de sauver l'humanité alors que l'Internationale socialiste était en lambeaux. Le livre de Bloch est plus qu'un ouvrage philosophique : c'est le cri d'agonie et le champ de résurrection de cette jeunesse de 1941, ” mise à terre par les pères”.

En lisant ces pages d'un lyrisme souvent poignant, comment ne pas songer aux drames d'Ernst Toller, aux poèmes d'Yvan Goll au Requiem pour nos frères assassinés , à cette sensibilité expressionniste dont Bloch s'est fait si souvent l'interprète et le défenseur ? A chaque page surgit cet élan qui s'efforce de croire que ceux qui sont morts ne sont pas tombés en vain, qu'il sera possible de construire, avec le socialisme et le christianisme le plus mystique, le royaume de Dieu sur la Terre, celui des victimes, des innocents et des pauvres, d'où seuls les profiteurs, ceux-là même que Brecht dénoncera dans Tambours dans la nuit, seront bannis. Au milieu des visions crépusculaires se dressent les symboles d'espoir. Les cavaliers sanguinaires de l'Apocalypse font place aux immenses chevaux bleus de Franz Marc, tués à la bataille de Verdun.

Le coeur de l'ouvrage est ce long chapitre dans lequel Bloch essaie de réconcilier l'Apocalypse de Jean avec le Capital de Marx et la Mort. La légende du grand Inquisiteur y tient une grande place. De Moeller van den Bruck à Lukacs en passant par Jünger, elle les a tous fascinés. En relisant les propos d'Aliocha et d'Yvan Karamasov, Bloch se demande seulement si le sacrifice des uns sera justifié par la résurrection des autres. Prophète athée, marxiste catholicisant, Bloch ne cesse d'affirmer que les ombres de la terreur et de la mort ne sauraient nous empêcher de construire un monde nouveau dont les oeuvres d'art nous fourniraient les premières allégories.

Les analyses qu'il consacre à l'ornement, à la philosophie de la musique, les discussions sur le socialisme, trahissent un étonnant carrefour d'influences : la conscience tragique de la sociologie allemande, l'amitié avec Lukacs, le romantisme anti-capitaliste, le prophétisme biblique, la lecture de Dostoïevski, un hégélianisme étrange, qui refuse de déclarer l'utopie et la dialectique inconciliables et dont Sujet-Objet, oeuvre écrite en exil, montre l'approfondissement constant.

Les débats sur l'expressionnisme

Héritage de ce temps est la somme philosophique et littéraire des réflexions de Bloch sur les années 20-30. Le triomphe du fascisme en Allemagne, le naufrage de la démocratie. Le lyrisme baroque de l'Esprit de l'utopie a fait place à une nouvelle technique d'exposition: le montage. Ces suites d'aphorismes, de courts chapitres, reflètent un monde en agonie, comme les films allemands des années 20, et les romans prolétariens. 
Mais il faut parler à voix basse car, affirme Bloch, il y a un mort dans la chambre : l'Allemagne célèbre dans le sang et la fureur la naissance du Reich millénaire, caricature du grand rêve d'Ibsen et des anabaptistes, qui voulaient réconcilier dans le Troisième Royaume la chair et l'esprit, l'Antiquité et le christianisme. C'est non seulement l'Allemagne mais l'Europe entière que Bloch autopsie. Derrières idées et mots, valeurs et idéaux, il fait surgir la réalité que des voiles dissimulent. Ecrits pour la plupart entre 1924 et 1935, ces textes ne peuvent se comprendre qu'à la lumière des positions philosophiques de Bloch, qui s'éloigne de Lukacs, et surtout de la vie artistique allemande, décor de fond pour le grand-guignol nazi. Analyses froides comme un couperet, d'une lucidité ironique et jamais désespérée.
Mais ce volume est aussi un véritable kaléidoscope d'images : souvenirs de la capitale allemande, opposition entre Mannheim et Ludwigshafen, d'un côté du Rhin, l'Allemagne de la Lorelei, de l'autre côté les cités ouvrières, la misère, la crasse des usines, les égouts d'I.G. Farben qui se déversent dans le fleuve romantique.
L'essentiel du volume réside dans les prises de position de Bloch à propos de la querelle suscitée par l'expressionnisme. Lukacs, après son adhésion au marxisme orthodoxe, brûla ce qu'il avait adoré. Prisonnier d'une vision assez étriquée du réalisme, il jugea négativement presque toutes les oeuvres qui incarnaient l'avant-garde allemande, Bloch défend passionnément le mouvement. Loin de voir en lui un courant réactionnaire pré-fasciste, il discerne dans les oeuvres expressionnistes les lueurs d'un monde nouveau, le refus du capitalisme, l'aspiration à une nouvelle réalité.
On devine chez Bloch une profonde sympathie pour toutes ces oeuvres qu'il n'a pas seulement comprises théoriquement, mais qu'il aime. Il célèbre dans Brecht une révolution théâtrale, affirme son admiration pour l'Opéra de quat'sous  et proposera même un étrange commentaire de la chanson de Jenny- la - fiancée - du - Corsaire . A travers la complainte de Jenny et la “chic musique” de Kurt Weil, il entend un air qui ” tient le milieu entre le bar et la cathédrale “.
Bloch s'interroge avec le même sérieux sur le marxisme et le Petit Poucet; rêve d'un sauvetage de Wagner par Karl May, l'écrivain populaire, auteur de romans sur les Indiens. En lisant aujourd'hui Héritage de ce temps , merveilleux livre qui à lui seul fait resurgir toute la vie artistique allemande de années 20, on y découvre à travers les ombres et les ruines d'un monde disparu quelque chose qui nous enchante et nous bouleverse. Ce cheminement entre l'histoire politique de l'Allemagne et les avant-gardes artistiques s'accomplira dans Principe Espérance(dont un seul volume est jusqu'à présent traduit en français). Ce livre-là, l'étude sur Hegel l'éclaire considérablement. De l'Esprit de l'utopie aux derniers écrits de Bloch, aucune rupture. C'est là, sans doute, l'extraordinaire richesse de son oeuvre : la fidélité à une idée, à son idée, la croyance que la lutte au nom du rêve et de l'utopie, la volonté forcenée de construire un monde plus juste et plus humain sont le fondement de tout projet révolutionnaire. Lui qui affirmait que seul un athée pouvait comprendre la christianisme, et qui mêlait avec autant de plaisir les images rabbiniques de Martin Buber et de Chagall aux allégories chrétiennes médiévales, est mort sans avoir rien renié. Le vieil homme qui s'est éteint, presqu'aveugle cet été, à Tübingen, laissant derrière lui une oeuvre immense, n'a cessé, comme il aimait à le répéter, de faire sienne la parole du Don Carlos de Schiller ; “Qu'il reste toujours fidèle aux rêves de sa jeunesse”.

Jean-Michel PALMIER.

 Extrait de “rêveries d'un montreur d'ombres” - Adieu à Ernst Bloch - page 74 -

” Nous avions parlé longuement ensemble de l'expressionnisme, de Lukacs et de Brecht et de cette passion que sucitaient les années 20 - 30 chez ceux qui les découvraient aujourd'hui. Il m'avait encouragé à écrire sur l'expressionnisme et me parlait de l'influence qu'avait exercée cette sensibilité sur son livre L'Esprit de l'utopie . Et puis, il a souri et a ajouté : ” Mais attention, n'oubliez pas que l'expressionnisme fut la révolte de ma génération, celle de 1914. Il faut vous demander ce que votre génération a produit.”
Je ne sus que lui répondre.

Jean-Michel Palmier

Notes de lecture

7 novembre, 2009 par stabi02

 

Article publié dans Les Nouvelles Littéraires N° 2712 du 15 au 22 novembre 1979

Notes de lecture

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Le dernier Marcuse

La Dimension esthétique d’Herbert Marcuse (Le Seuil)

Testament philosophique de Marcuse ? Non sans doute, car cet essai ne fait que développer des idées déjà présentes dans Eros et Civilisation. Son originalité tient au fait que, pour la première fois, Marcuse s’attache plus précisément à l’élucidation de la signification de cette « dimension esthétique » qui joue dans son œuvre un rôle fondamental. La tradition marxiste de l’esthétique cherche dans les œuvres littéraires des visions du monde, des contenus idéologiques, des significations. Les méthodes de Plekhanov, Lénine, Lukacs, Trotski ou Goldmann ne diffèrent guère sur ce point. Marcuse refuse de réduire l’art à cette seule dimension idéologique et à la lutte des classes. Si l’art est un processus révolutionnaire, c’est parce qu’il parle à la sensibilité, qu’il véhicule les images d’un autre monde, étranger aux valeurs répressives de la domination. Aussi est-ce l’élucidation de cette forme qu’il tente à partir de la littérature des XVIIIème et XIXème siècles. Critique de Lukacs et de toute une tradition, dialogue avec Adorno, cet essai est l’ébauche d’une théorie qu’il nous appartient d’enrichir et de développer.

Jean-Michel PALMIER

Féminisme et anthropologie

d’Evelyne Reed (Denoël-Gonthier)

A partir des données de l’anthropologie, Evelyne Reed s’efforce de montrer tout ce que l’humanité doit à la femme depuis la préhistoire. De l’utilisation du feu à la construction des greniers et des habitations, de la fabrication des poteries au tissage et à la culture, ce furent les femmes qui apportèrent patiemment les plus grandes conquêtes. Le matriarcat lui apparaît comme une sorte d’âge d’or où régnaient la paix, l’amour et la justice. Sur le plan des faits, on ne peut nier l’intérêt de l’ouvrage. La façon dont la femme vit son corps selon les cultures, la place qu’on lui donne dans la société, sa responsabilité témoignent de l’importance du culturel sur le biologique. La démonstration d’Evelyne Reed semble néanmoins trop complète pour être convaincante. Ainsi, des phénomènes aussi complexes que l’interdit de l’inceste et le cannibalisme sont-ils réduits à la survivance déformée d’une règle édictée par les femmes pour se protéger elles et leurs enfants contre les mâles cannibales. Son généreux projet ne semble pas toujours suffisamment étayé sur le plan théorique. Le livre n’en est pas moins passionnant.

Jean-Michel PALMIER

Note publiée dans Le journal Le Monde -1976 - 

Daniel Lindenberg : Le Marxisme introuvable
Calman-Levy, 250 pages, 18 F.

Daniel Lindenberg dans un livre court et passionnant, s'est efforcé de déchirer une partie du voile qui recouvre encore l'histoire de la diffusion du marxisme en France. Il nous fait revivre les ” années 1880 “, retraçant ainsi la ” misère du marxisme ordinaire : le guesdisme “. Il s'efforce de montrer ce qu'ont signifié théoriquement et politiquement Blanqui, Lafargue, Millerand, s'arrêtant sur des figures étranges comme celle de Sorel.
Cet essai est non seulement une contribution essentielle à la sociologie des idéologies, mais une mise en accusation de la ” philosophie universitaire “, qui, avec sa réthorique souvent creuse, a pu, pendant si longtemps interdire l'accès à Hegel, à Marx, à Nietzsche et à Freud, n'y voyant que des iconoclastes, des matérialistes ou simplement des Allemands -

Jean-Michel PALMIER

Note publiée dans Le journal Le Monde - date indéterminée -

Lénine et la pratique scientifique.
Editions sociales. 601 pages, 50 F. Centre d'études et de recherches scientifiques.

Ce livre est le résultat d'une rencontre entre philosophes marxistes et scientifiques qui se sont efforcés de confronter le matérialisme dialectique avec les différentes méthodes d'approche dans les sciences. Les études réunies dans ce volume, à la suite du Colloque d'Orsay (4 et 5 décembre 1971), confrontent aussi bien les méthodes des sciences humaines que celles des sciences de la nature avec la dialectique de Marx, d'Engels et de Lénine.

Jean-Michel PALMIER

Note publiée dans Le journal Le Monde - date indéterminée -

 Alexandre Métraux : Max Scheler
Seghers : 152 pages, 13,70 F.

 maxscheler.jpg Max Scheler

Figure centrale du courant phénoménologique avec Husserl et Heidegger, Max Scheler est peu connu en France malgré la traduction de plusieurs de ses ouvrages, dont nature et Formes de la sympathie (Payot) et le sens de la souffrance (Aubier). Ce philosophe, mort à Francfort en 1928, mérite un meilleur sort. Ses travaux sur la méthode eidétique, appliquée à l'éthique, constituent un des prolongements les plus originaux de la phénoménologie husserlienne. L'essai que lui consacre Alexandre Métraux est remarquable par sa clarté et sa précision. IL invite à une lecture moderne d'une oeuvre à tort délaissée.

Jean-Michel Palmier

Note publiée dans Le journal Le Monde - date indéterminée -

Le Nazisme et la Culture
de Lionel Richard, Maspéro. 303 p., 22F. (parution en livre de poche)

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C'est beaucoup plus qu'une réédition. Non seulement de nombreux documents - les seuls accessibles en français - se sont ajoutés aux essais, mais les analyses elles-mêmes ont été complétées et enrichies.  Alors qu'il existe en Italie et en Allemagne d' importantes études consacrées à l'art et à la littérature sous le IIIème Reich, ces problèmes n'ont fait l'objet en France d'aucune analyse systématique. Le Nazisme et la Culture retrace ce que fût, au niveau des lettres, la barbarie nazie que certains s'obstinent à imputer à  la bêtise de quelques fonctionnaires.
Citant les textes, Lionel Richard montre qu'il n'en est rien : la vie culturelle du IIIè Reich, les autodafés, les expositions d'art dégénéré, la médiocrité qui caractérise les arts plastiques, l'arrestation des écrivains furent la mise en pratique des principes déjà édictés dans Mein Kampf  par Hitler. Aussi analyse-t-il les valeurs, les idéaux politiques et racistes qui ont présidé à ce démantèlement de la culture de Weimar. Si les nazis ont été incapables d'inventer un style, une esthétique, ils ont largement puisé dans tous les courants antérieurs - du réalisme du XIX ème siècle au kitsch en passant par le prussianisme, les idéaux petits-bourgeois, les thèmes rustiques qui constitueront le courant Sang et Sol.
Ce que montre aussi L. Richard, c'est que les productions de l'époque hitlérienne n'ont pas été ensevelies avec elle: de nombreux écrivains qui collaborèrent ou se rendirent complices du nazisme sont réhabilités et traduits en français. La littérature de gare, qui sous prétexte d'écrire l'histoire du fascisme, alimente le sadisme petit-bourgeois, certaines productions de la “culture de masse” sont encore imprégnées des idéaux nazis. Tout cela souligne la justesse de la phrase de Max Horkheimer, qui avait été mise en exergue à l'exposition de Francfort sur l'art nazi : “Celui qui parle du fascisme ne doit rien taire du capitalisme “.

Jean-Michel PALMIER

 

 

Leonhard Frank : A gauche à la place du coeur

7 novembre, 2009 par stabi02

Léonhard Frank : A gauche à la place du coeur
PUG, Grenoble, 1992

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Ecrivain pacifiste, proche de l'expressionnisme, de cet «Esprit de l'Utopie» que célébra Ernst Bloch, Leonhard Frank (1882-1961) fut toute sa vie un idéaliste révolté. Révolté par l'Allemagne wilhelminienne et ses valeurs, la barbarie de la guerre de 1914, la cruauté des années 20-30 et le désespoir qui allaient conduire à Hitler. Figure inclassable de la littérature allemande, cet idéaliste blessé ne cessa de croire en un monde plus juste et plus humain, tandis que l'histoire piétinait ses rêves. “A gauche à la place du cœur”, son chef-d'œuvre, commencé en 1949 et achevé en 1952, est plus qu'un roman autobiographique. C'est un extraordinaire témoignage sur l'Allemagne de l'entre-deux-guerres. Le héros, Michael, c'est Leonhard Frank lui-même, écorché vif, adolescent humilié, ouvrier, bientôt, au prix d'innombrables sacrifices, deviendra l'un des écrivains les plus célèbres de son temps. Au terme de l'exil, retrouvant sa patrie en ruine, il décide de retracer sa traversée du siècle. Son écriture impressionniste fait revivre la bohème de Munich, à l'époque où naissaient les théories du Cavalier Bleu, où l'on discutait de la peinture d'avant-garde, de Freud, de Nietzsche, des poèmes de Stefan George, des théories du Dr Otto Gross, psychanalyste toxicomane, schizophrène et dadaïste. A travers le passé, il évoque l'inéluctable naufrage de la République de Weimar, la montée du national-socialisme, et l’exil. De Paris à Hollywood puis à New-York, il retrace les étapes du calvaire de l'émigration antinazie. En écrivant cette autobiographie, Leonhard Frank réalisa son rêve: que le livre atteigne les générations futures comme une balle en plein cœur.

[…] La guerre de 1914 bouleversa son [de Frank] univers, le plongea dans le désespoir. Pacifiste enflammé, Leonhard Frank, qui vouait à Guillaume II et au système prussien une profonde haine, ne pardonnait pas aux intellectuels de sombrer dans le nationalisme. Aussi évoque-t-il - sans le nommer -, avec un sentiment de révolte et de dégoût, ce critique de théâtre berlinois qui, au début des hostilités, clamait sa haine des Russes, des Anglais et des Français. Il s'agit du célèbre Alfred Kerr, le futur adversaire de Karl Kraus et de Brecht. Leonhard Frank vit disparaître un à un, massacrés dans les tranchées, les peintres et les poètes qu'il avait côtoyés dans les cafés de Munich et de Berlin, tel «le peintre du Blauer Reiter «Petit Chevreuil» - probablement August Macke. Conscient qu'il ne pouvait rester indifférent aux événements, il se lia avec des écrivains pacifistes comme l'Alsacien René Schickele, Max Brod, cherchant un moyen d'agir contre la guerre. Comme il ne cachait pas ses idées et qu'il risquait l'arrestation, il s'exila à Zurich. Chaque nouvelle du front l'atteindra «comme une balle en plein cœur». Il décida d'écrire un livre contre la guerre, un recueil de nouvelles qui paraîtront d'abord dans la revue pacifiste de René Schickele, «Die Weissen Blätter». Au cours de son séjour en Suisse, il rencontra aussi les fondateurs du Cabaret Voltaire et les premiers dadaïstes, en particulier Tristan Tzara et Hugo Ball. L'opposition entre les pacifistes, les activistes proches de l'expressionnisme, révoltés par la barbarie de la guerre, et le cynisme, le nihilisme affichés par Dada, était radicale. L. Frank la ressentit avec le même désarroi qu'Yvan Goll. Au moment où l'on massacrait la jeunesse de toute l'Europe, on ne pouvait plaisanter sans avoir du sang sur les mains. L'esprit de ce recueil de nouvelles, publié en Suisse sous le titre provocateur «L'homme est bon » (1917) et dédié «à la génération à venir» peut paraître aujourd'hui dérisoire. Dès le milieu des années 20, beaucoup [tra cui Busoni stesso, lettera a Egon Petri del 1º marzo 1818*] ne considéraient l'idéalisme de Leonhard Frank qu'avec une certaine ironie. On ne peut nier toutefois la beauté de ces cinq nouvelles qui évoquent certains textes de Borchert. L'auteur parvient à traduire l'horreur de la guerre, non en accumulant comme le feront d'autres pacifistes, les visions les plus apocalyptiques, mais à travers l'évocation de ces existences qu'elle a brisées à jamais - le père dont le fils est mort, la veuve de guerre ou l'homme mutilé dans son âme et dans son corps. Il n'oppose pas à la guerre une conception mystique de la nature humaine, mais la certitude que c'est la société qui a fait de chacun une machine à tuer et il se demande pour quelle raison, ces hommes doivent mourir. Par là, Leonhard Frank développe ce qui fut l'essentiel de la protestation expressionniste, en 1914. Et c'est beaucoup plus dans ses idées que dans son style -
sauf à de rares moments - qu'il la rejoint. Cri de révolte, acte de foi dans la liberté et la dignité humaine «L'homme est bon » est aussi proche de certains poèmes de Franz Werfel**, publiés dans l'anthologie de Kurt Pinthus «Crépuscule de l'humanité » et des pièces d'Ernst Toller. Leonhard Frank, qui collabore à la presse pacifiste est alors fort peu éloigné d'Ernst Bloch, des thèses de «L'Esprit de l'Utopie » et surtout de ses articles politiques.*** Il y a chez lui une sorte de messianisme laïcisé, de socialisme utopique qui le poussent à croire qu'une métamorphose intérieure de l'homme moderne est la plus grande des révolutions à accomplir, que c'est dans le coeur, le sentiment, que réside le visage de la réalité à venir. «L'homme est bon» - livre-manifeste - connut immédiatement un immense succès. Traduit en douze langues, interdit en Allemagne, il fut, néanmoins, relié avec une fausse couverture, diffusé par l'armée anglaise parmi les prisonniers de guerre allemands, polycopié par les lycéens, imprimé sur papier journal par les socialistes proches de Karl Liebknecht qui le distribuaient aux soldats du front. […] * «Ammetto: l'uomo è buono, intendo l'autore; ma lo è anche il suo libro? Sono contrario a questo nuovo genere di frutti letterari dovuti a operai trasformatisi in artisti. - E gli inni contro la guerra mi irritano tanto quanto quelli in cui echeggia il clangore delle armi: un tema nell'inversione è anche un'imitazione, e l'inizio di un'alba presenta una somiglianza fatale con la fine di un tramonto.» **Michael évoque «un poète autrichien très connu» qui vint à Zurich déclamer ses poèmes. Il s'agit d'une allusion à la tournée de lectures que fit Franz Werfel en 1918, notamment au Tonhallesaal. Fréquentant le café Odéon, il rencontra Else Lasker-Schüler, Leonhard Frank, Annette Kolb, Frank Wedekind, Albert Ehrenstein et Stefan Zweig. Bien qu'envoyé par le Bureau de presse autrichien, Werfel fit l'éloge de l'Union soviétique, gagné aux idées socialistes par l'influence de l'écrivain pragois Egon Erwin Kisch. Aussi fut-il immédiatement rappelé par le gouvernement autrichien et il dut interrompre ses conférences.

 ***Sur les rapports idéologiques entre E. Bloch et L. Frank, cf. Ernst Bloch: «Kampf, nicht Krieg. Politische Schriften 1917-1919», Suhrkamp 1985, qui rassemble la plupart des articles que Bloch écrivit en Suisse, pendant la guerre de 1914.

Jean-Michel PALMIER

Extrait - chapitre IV - 

Dans l'impeccable ville de Zurich, blottie dans le paysage comme si elle faisait corps avec lui, les rues prennent la pente là où la nature a persuadé l'architecte d'élever ses maisons au long des collines verdoyantes, avec vue sur les montagnes enneigées dans le lointain et, en bas, sur le lac, domaine des mouettes. Les jours de soleil, la couleur de base de la ville dans la verdure est un blanc chaleureux, rehaussé des couleurs de la vie. Ces impressions, Michael les avait notées dans son carnet en marchant dans les rues. Il revenait doucement chez lui à l'issue de longues heures de promenade où il avait découvert la ville, et, pour finir, les vieux quartiers où des ruelles en pente, sinueuses, larges de trois mètres, croisent d'autres ruelles de trois mètres de large, sinueuses et en pente, où le tapissier rembourre ses matelas en plein air devant sa boutique, entre les magasins de brocante remplis de mille et mille choses, de tout ce qu'il faut à l'homme de la naissance à la mort. Quelques semaines après, Lisa vint le rejoindre à Zurich. Dans la petite chambre de la pension, elle était assise face à Michael, immobile. Elle avait gardé son chapeau et ses gants et racontait ce qu’elle avait vu à Constance sur le quai de la gare. Dans son visage blanc, pétrifié, seules les lèvres remuaient. A onze heures du matin, sur le quai ensoleillé à ciel ouvert de Constance, il y avait des médecins, des infirmiers et des infirmières en manteaux blancs, des petites voitures avec des rafraîchissements et des bouquets de fleurs, un mur de badauds qui attendaient en silence et une fanfare militaire qui se mit à jouer Deutschland, Deutschland Über alles quand le train des blessés entra en gare. Cent mains ouvrirent de l'extérieur les portes des wagons, et les gros pansements blancs imbibés de sang par endroits qui attiraient le premier regard, descendaient lentement, lentement, quand manquaient seulement les bras, ou, quand les jambes n'étaient plus là, on les sortait des wagons puis on les posait sur des brancards. Quelques uns, amputés d'une jambe, avaient déjà des béquilles. Tous avaient le même visage déserté par la vie. Ils étaient blancs comme des morts et se déplaçaient comme des morts. Pas un seul ne dit un mot. L'un d'eux, qui n'avait qu'une jambe, projeta une béquille au beau milieu de la fanfare en train de jouer et s'écroula. La mélodie se fit chaotique puis s'arrêta. Quand Lisa eut fini, ses lèvres étaient bleues. Ses yeux figés semblaient contenir encore l'image du quai de Constance. Michael comprit que la guerre s'était imprimée dans son âme et la marquerait désormais. Lisa avait le cœur trop tendre pour l'époque et manquait de l'énergie indispensable pour y faire face. Elle n'était qu'un cœur tendre. La guerre la fit périr à petit feu. Jusqu'à une heure avancée de la nuit, ils parlèrent de la guerre et de ses causes. Il n'existait pas de cause qui rendait la guerre inévitable. Il y en avait toujours cent et aucune, au gré des gouvernants. A la phrase cynique «La guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens» on pouvait en opposer une autre: «La guerre est la preuve que la politique n'en était pas une». En outre, l'histoire montrait que les guerres ne réglaient rien à long terme. Les humains s'étaient accommodés des guerres incessantes parce qu'au long de l'histoire apparaissaient sans cesse de nouveaux conflits. Mais il ne fallait pas s'en accommoder. Et on pouvait trouver des moyens de régler les différends. Michael recevait tous les jours en plein cœur les nouvelles sanguinolentes du front. Dans le journal, huit mille Français tués. Pour lui, huit mille n'était pas un nombre: il voit un individu qui tombe la figure en avant. Balle dans la tête. Balle dans le cœur. Il voit le soldat français accroché aux barbelés entre les tranchées ennemies. Balle dans le ventre. On ne peut pas le récupérer au milieu de la mitraille. Il crie pendant vingt quatre heures avant de mourir. Huit mille en un jour. Six mille Allemands tombés au champ d'honneur. Qu'est-ce que c'est le champ d'honneur? Est-ce un honneur d'enfoncer la baïonnette dans le ventre d'un homme? Des champs de blé, de pommes de terre, voilà des champs d'honneur. Qu'est-ce que c'est l'autel de la patrie? Un étal de boucherie couvert de sang! Que sont «nos biens les plus sacrés»? Les actifs bancaires! Les biens les plus sacrés de la veuve de guerre sont le regard de son enfant et l'homme qui l'aimait. Ces phrases abominables qui tuent des millions d'hommes, il faudrait enfin qu'on les démystifie. Michael arpentait les rues comme dans un rêve. Un marchand de fleurs lui tend un bouquet de violettes. Il l'achète pour Lisa, et dans sa tête, le repose dans le panier. «Des centaines de milliers de Français et d'Allemands qui ne s'étaient rien fait les uns aux autres, qui ne se connaissaient pas, se mettent à se tuer les uns les autres. Ils avaient des pères, des mères, des femmes, ils aimaient et ils étaient ce qui pourrait mettre fin à la boucherie ?» Il rentra chez lui et dit à Lisa: «Je vais écrire un livre contre la guerre. Il le faut. — Oui. Il le faut ! » Il ne dormit pas et le lendemain, il était dans une sorte d'état second en commençant à écrire l'histoire [«Der Mensch ist gut»] d'un garçon de café dont le fils est mort à la guerre. Au cours d'un rassemblement, le vieil homme se frappe la poitrine et proclame à la foule qu'il est lui-même responsable de la mort de son fils, parce que, vingt ans auparavant, il a été assez inconscient pour lui offrir des petits soldats, des fusils, des sabres, des canons pour jouer, il lui a appris les chants patriotiques qui appelaient au meurtre, il l'a élevé dans l'esprit guerrier. Il entraîne ceux qui l'écoutent à travers les rues en une manifestation pacifiste et révolutionnaire. Michael travaillait au café Nebelspalter où un petit orchestre à cordes se produisait l'après-midi. Tous les jours, c'était lui le premier client. Il écrivait. L'orchestre se mettait à jouer, les clients arrivaient. Il écrivait. Le café se remplissait, des gens venaient même s'asseoir à sa table. Il écrivait. L'établissement se vidait peu à peu, les musiciens rangeaient leurs instruments. Michael écrivait jusqu'au moment où le garçon se manifestait. Cela dura six mois, jour après jour. A la pension, quand de temps à autre quelqu'un parlait ou même simplement toussait dans la chambre à côté, il n'arrivait plus à travailler. Il était sourd au brouhaha du café Nebelspalter. La musique et le bruit formaient un rempart sonore autour de lui, l'isolaient et lui permettaient d'écrire en toute tranquillité, dans une sorte de transe, comme un somnambule qui n'entendait rien et ne percevait rien d'autre que ses propres visions. L'histoire du vieux garçon de café parut d'abord sous le titre «Le père» dans la revue de René Schickele Die weissen Blätter, imprimée en Suisse. Un éditeur berlinois la reproduisit dans son almanach annuel insoupçonnable et la comédienne Tilla Durieux la lut en public à Berlin. Peu après, Michael apprit que les cinq cents auditeurs avaient mis à exécution la fin de l'histoire, la manifestation pacifiste; à la sortie de la salle, ils avaient défilé dans les rues. C'était une bonne nouvelle pour Michael qui voyait dans son livre moins une œuvre en prose qu'un manifeste destiné à remuer et à faire réagir directement le lecteur contre l'esprit guerrier. L'événement l'avait rendu heureux et il s'accrocha à son travail. Il écrivait dans la rue, à la gare, dans le tramway, quelquefois la nuit entière dans le lit, il écrivait en marchant, là où il se trouvait, debout, assis ou couché. Il avait rédigé la majeure partie du livre au café Nebelspalter, à l'abri de son rempart sonore. Il travaillait déjà à la conclusion du récit. A Zurich, se trouvaient maintenant des espions des pays en guerre, une meute d'aventuriers en tout genre, des gens riches venus mettre leur fortune en sécurité, des spéculateurs de tous les pays d'Europe escortés de filles vénales surgissant là où les affaires étaient rentables. De France et d'Allemagne arrivaient de plus en plus d'opposants à la guerre qui croyaient pouvoir œuvrer ici plus efficacement. Pour les raisons les plus diverses, la guerre avait rejeté en Suisse tous ces drôles d'oiseaux. L'ambiance de la rue n'était plus la même, surtout dans l'élégante Rue de la Gare; on devinait de l'agitation. Les hôtels et les cafés étaient bondés. Le café Nebelspalter était en cours de rénovation et Michael travaillait maintenant dans le jardin du café La Terrace (sic) où se retrouvaient tous les après-midis Hugo Ball et son amie Emmy Hennings, une belle fille blonde et mince style bohème, ainsi qu'un petit jeunot aux cheveux noirs, au front immense et au teint de cire, Tristan Tzara, co-fondateur du mouvement Dada qui faisait son apparition à l'époque. Ils composaient. Chacun disait une phrase qui ne devait surtout avoir aucun rapport avec la précédente. Si la phrase avait le moindre sens, Tristan Tzara l'éliminait. Michael lui aussi dit une phrase en souriant. Elle fut refusée. Tel le boulanger qui fait cuire toutes les nuits les petits pains qu'on mangera au matin, ils composaient tous les après-midis les poèmes qu'ils récitaient le soir au cabaret Voltaire, fondé par Hugo Ball. Il se trouvait dans la vieille ville, à quelques minutes du restaurant végétarien où Lénine et sa femme Krupskaia dînaient tous les soirs pour trente rappen. Michael allait souvent au cabaret Voltaire et il arrivait qu'il fût seul dans la salle. Sur le podium, les trois artistes se déclamaient à eux-mêmes les poèmes de l'après-midi, psalmodiant simultanément en allemand, français et anglais. C'était le sommet de l'absurdité. Il y avait divergence des esprits: les dadaïstes ils n'avaient pas tout à fait tort prenaient Michael pour un clown sérieux, et Michael pensait que le dadaïsme était un phénomène mort-né et que les dadaïstes ne cherchaient qu'à fuir les difficultés du temps présent. Mais rien n'était fini, le monde et la vie continuaient malgré la guerre et il ne fallait pas fermer les yeux face aux événements sanglants. Les dadaïstes se réfugiaient modestement dans le cynisme, pensait-il, et leur modestie était un tout petit peu entachée de sang. Là, au milieu des psalmodies simultanées des turbulents dadaïstes, Michael acheva dans les premières semaines de 1917 le dernier récit qui se terminait par la révolution annoncée en Allemagne. Les événements du début de 1917 modifièrent le cours de l'histoire du monde ainsi que le destin de tous les vivants et des générations futures. En février, la révolution éclata en Russie. Le 12 mars, le gouvernement du tsar fut renversé. Avec l'accord du général Ludendorff, Lénine quitta la Suisse, traversa l'Allemagne dans un wagon plombé et le 4 avril, en descendant du train à la gare Finlyandsky à Petrograd, il tint un discours où il affirmait que l'abolition du tsarisme n'était qu'une première étape et que la révolution bourgeoise ne pouvait pas satisfaite plus longtemps les masses. Le 1er février 1917, l'Allemagne avait décrété la guerre sous-marine totale. Le 6 avril, l'Amérique déclarait la guerre à l'Allemagne. Le livre de Michael était déjà composé à l'imprimerie et il n'avait toujours pas de titre. Il était assis au café La Terrace avec Alvarez del Vayo et René Schickele qui, en dehors de l'histoire introductive «Le père», avait publié les autres récits: «La veuve de guerre», «La mère», «Les fiancés» et «Les mutilés de guerre» dans sa revue «Die weissen Blätter ». Michael parla à ses amis de son problème de titre. Il en avait essayé et éliminé des douzaines. Max Rascher, l'éditeur, le pressait car le livre devait être imprimé cette semaine-là. Les deux amis passèrent des heures, en vain, à chercher un titre; ils en revenaient constamment au contenu du livre et ainsi à la situation de l'Europe couverte de cadavres. Del Vayo qui fut par la suite ministre des Affaires étrangères de la République espagnole, anéantie plus tard par Hitler et Mussolini, était déjà socialiste à ce moment-là. Il considérait l'état de l'Europe à partir d'un point de vue socialiste, au contraire de Schickele et de Michael qui, comme tous les écrivains et intellectuels de l'époque, croyaient pouvoir agir et combattre victorieusement uniquement par la parole et l'écrit. Pendant que Michael, dans son désespoir, se tournait et se retournait sur sa chaise et s'efforçait de ramener la conversation sur le titre à trouver, Del Vayo qui, derrière un tempérament chaleureux, cachait une grande force de volonté, sourit en découvrant sa mâchoire puissante et d'une voix calme, sur le ton de la persuasion, déclara que seul l'ordre économique socialiste pouvait permettre la victoire de ce qu'il y a de bon chez l'homme. Michael le regarda fixement, pâlit, comme s'il avait vu une apparition. «J'ai mon titre. Je l'ai: L'homme est bon ». Après un moment de réflexion où il avait regardé en coin vers le ciel, Schickele dit avec un sourire: «Le titre est bon. Mais que l'homme soit bon, ça je le conteste.» Michael défendit avec ardeur son titre et lui-même. Il ne voulait pas affirmer par là que l'homme fût bon. Il voulait dire, et c'est ce qu'il avait écrit dans son livre, qu'il faudrait créer des conditions permettant à l'homme d'être bon. «Il l'est quand on le laisse faire.» D'un ton décidé, il déclara: «On en reste à ce titre: L'homme est bon.» Il écrivit le titre sur une feuille et alla vite trouver l'éditeur dont la mère travaillait au pupitre du bureau. Elle avait l’air et les vêtements d’une vieille paysanne. Elle lut le titre et fit: «Oui, oui!.» En retournant chez lui, Michael rencontra sur le Limmatquai un homme à l'allure inoubliable. C'était un grand Russe avec un long manteau pourvu d'une ceinture, des bottes à tige et une grande toque de fourrure; à une courroie passée sur l'épaule, il portait dans le dos un balluchon en forme de traversin. Il ne marchait pas sur le trottoir mais au milieu de la chaussée, d'un pas mesuré, en balançant les bras; l'expression du visage et l'attitude parfaitement droite du corps en faisaient la fierté personnifiée. Il semblait ne plus rien voir, ne plus rien sentir d'autre que la Russie révolutionnaire. Michael se demandait si la fierté en marche atteindrait un jour la lointaine Russie. A la maison l'attendait une lettre du professeur Kippenberg, propriétaire des éditions Insel à Leipzig. L'éditeur de Michael, Georg Müller, était gravement malade. (Il mourut à la fin décembre 1917). Kippenberg vint à Zurich et acquit pour 20 000 marks les droits des deux livres «La bande de brigands» et «La cause»; ce dernier avait paru en 1916. Michael acheta une petite maison avec jardin dans les faubourgs, Zeppelinstrasse. Ils avaient engagé une cuisinière, une grosse femme. Lisa, que bouleversaient tous les jours les pertes humaines épouvantables de la bataille de Verdun et qui n'arrivait pas à réprimer sa compassion, s'était mise à souffrir du cœur. La faute de la guerre, avait dit leur médecin. Il fallait qu'elle reste beaucoup alitée. A cette époque, un poète autrichien très connu [Franz Werfel] vint à Zurich. Dans une salle de concert archicomble, il déclama ses poèmes et impressionna la salle par le pathétique de sa diction, un grand comédien. Des larmes coulèrent sur ses grosses joues et sa voix se brisa quand il récita un poème sur une cigogne à l'aile cassée. Michael se leva et parti: 20 000 Français étaient morts en défendant un point stratégique près de Verdun. Un soir de novembre 1917, l'anarchiste suisse dont Michael avait fait la connaissance au café Stéphanie par l'intermédiaire de Sophie et du docteur Kreuz, et l'écrivain Ludwig Rubiner vinrent dîner chez eux. L'anarchiste donna un dessin au crayon à Michael: l'autoportrait de Sophie, exécuté peu de temps avant sa disparition; elle portait déjà dans le regard son adieu à la vie. Ils parlèrent de la révolution d'Octobre. Les bolchevicks avaient renversé le gouvernement provisoire de Kerenski et pris le pouvoir. On envisageait déjà une guerre d'intervention contre-révolutionnaire des puissances occidentales, à laquelle appelait Winston Churchill. L'anarchiste sourit d'un air supérieur et dit: «Tant que les bolchevicks ne suppriment pas l'argent, toute leur révolution ne m'intéresse pas.» Les bolchevicks n'étaient pas assez radicaux à son goût. Ludwig Rubiner proposa de faire sauter à la bombe la statue de fer d'Hinderburg qui se trouvait dans la Siegesallee et près de laquelle les gens plantaient des clous, un mark à chaque clou. Cet acte déclencherait la révolution en Allemagne, c'était sûr. Tous les deux discutaient avec excitation pour savoir qui transporterait la bombe à Berlin et ferait sauter en l'air l'homme de fer. L'idée les enthousiasmait. On en resta là. «L'homme est bon» avait paru. Le livre fit sensation en Suisse,* et en peu de temps, on publia une douzaine de traductions. Mais l'importation en Allemagne avait été immédiatement interdite. Même les quelques exemplaires envoyés par la poste n'arrivèrent jamais à leur destinataire. Michael était désemparé: il avait écrit le livre conte le militarisme allemand. Une nuit, à moitié endormi, il se souvint d'un admirateur, le professeur X., qui travaillait au service de la propagande au ministère des Affaires étrangères à Berlin. Il lui écrivit pour lui demander s'il pouvait lui expédier un certain nombre d'exemplaires et une liste d'adresses. Le professeur rêveur qui ne semblait pas se faire une idée du danger auquel il s'exposait, envoya une lettre de remerciement ainsi que sa réponse affirmative à la demande de Michael. Celui-ci chercha longtemps dans les vieux quartiers avant de trouver un relieur qui avait de grandes piles de couvertures destinées au Code civil suisse et à «Chevauchée dans le désert», un livre avec un bédouin en blanc sur un chameau qui marche vers un couchant flamboyant. Sur ses honoraires, Michel acheta mille exemplaire de son livre, le fit relier dans les couvertures à l'air anodin et expédia les trois énormes caisses au professeur X, ministère des Affaires étrangères à Berlin. Quand il reçut la lettre où le professeur annonçait qu'il avait bien reçu les caisses et fait parvenir les livres aux personnes dont les noms étaient sur la liste, Michael fut stupéfait comme quelqu'un qui, par un coup de chance inattendu, a fini par atteindre son objectif. Tout joyeux, il mit la lettre dans sa poche et quitta la maison. En chemin, il acheta le roman de Barbusse «Le Feu», paru également chez Max Rascher. Le libraire lui dit: «Hier, quelqu'un m'a acheté 500 exemplaires de votre livre “L'homme est bon” pour le compte du gouvernement anglais; ils sont destinés aux prisonniers de guerre allemands qui se trouvent en Angleterre.” C'était une belle soirée d'automne. Sur le Bellevue-Platz et au bord du lac, il y avait plusieurs groupes. Des orateurs improvisaient des discours pacifistes. Les discussions étaient passionnées. Michael s'arrêta, il entendit des choses qu'il avait écrites dans son livre. Pour la première fois depuis l'école, les larmes lui montèrent aux yeux. En revenant par la vieille ville, il entendit une fille qui chantait. La voix qui venait d'un cabaret en sous-sol, ne lui était pas inconnue. Il descendit. Sur l'estrade, c'était Emmy Hennings. Comme le cabaret Voltaire avait rarement la visite de clients payants, Hugo Ball et son amie Emmy l'avaient abandonné; il fallait bien manger. Depuis quelques semaines, ils se produisaient dans ce petit établissement qui était bondé tous les soirs. Emmy faisait une jeune Indienne, la jolie sœur du chef Winnetou, maquillée couleur café, sur sa tête blonde le diadème en carton passé à la dorure avec les plumes d'Indiens, et Hugo Ball accompagnait ses chants d'une mélancolie sauvage en martelant sur le piano; le texte et la musique étaient de lui. Au contraire des mélopées dadaïstes, les textes étaient des gagne-pain au sens facilement accessible. (Par la suite, Hugo Ball se convertit au catholicisme et écrivit un ouvrage semi-philosophique sur la religion catholique. Il mourut peu après). Le 22 décembre 1917, débutèrent les négociations de paix entre l'Allemagne et la Russie. La nouvelle provoqua la plus grande consternation même en Suisse. Vingt intellectuels, des Suisses de grande réputation ainsi que plusieurs personnalités mondialement connues qui vivaient en Suisse, demandèrent à Lénine dans un télégramme de ne pas conclure de paix séparée avec l'Allemagne. Lénine sembla considérer qu'il était plus important d'assurer la victoire finale de la Révolution: le traité de Brest-Litovsk fut signé le 3 mars 1918. Vers cette époque, l'ami de Michael, le philosophe Otto Buck, vint de Berlin le voir à Zurich. Il logea chez Michael. Après le repas, il fit un tableau de la situation dans la capitale. La faim, partout, et on ne voyait plus que des vieux et des infirmes. Plus personne ne croyait à la victoire allemande. Des milliers de soldats en permission, lassés de la guerre, préféraient prendre le risque d'être découverts et passés par les armes plutôt que de retourner au front. Dans cette atmosphère de pessimisme généralisé, le livre de Michael avait resplendi comme un corps céleste. Ils étaient assis dans le jardin près d'une énorme cytise qui étalait ses fleurs au soleil printanier. Le docteur raconta que des lycéens polycopiaient le livre. Les élèves dans les classes se répartissaient les feuilles et chacun copiait un certain nombre de pages à la main. Le livre passait de l'un à l'autre. Tous ceux à qui on en parlait le connaissaient. Le parti socialiste en avait fait imprimer cinq cent mille exemplaires sur papier journal et les avait envoyés au front. (Il tendit à Michael un exemplaire du gros journal.) Si un livre pouvait permettre d'abréger la guerre, c'était bien «L'homme est bon». Le docteur en philosophie sourit en disant: «Votre livre est un élément actif de l'histoire mondiale.» Michael pensa: “Si seulement le livre abrégeait la guerre d'un seul jour! Si seulement il faisait réfléchir les générations futures, ne serait-ce qu'un tout petit peu !» L'été marqua le début de l'effondrement de l'armée allemande. Par manque de réserves, Ludendorff dut renoncer à l'offensive sur le front ouest prévue pour juillet. Le 8 août, les Alliés lancèrent leur offensive victorieuse au sujet de laquelle Ludendorff déclara: «Le 8 août a été pour l'armée allemande le jour noir dans l'histoire de la guerre. Nos forces se sont effondrées. Il faut mettre un terme à la guerre.» Le 9 novembre, Lisa et Michael prirent le tramway pour aller en ville avec l'intention de chercher un tapis pour le salon. En descendant à la gare centrale, ils virent un groupe de gens agités qui achetaient une édition spéciale: «Révolution en Allemagne». Ils rentrèrent aussitôt. Il était trois heures de l'après-midi. À six heures, la maison était vendue. À huit heures, ils étaient dans le train pour l'Allemagne. […]

Leonhard Franck

Goldmann vivant

1 novembre, 2009 par stabi02

Goldmann vivant  par Jean-Michel Palmier a été publié dans Esthétique et marxisme en 1974 . Union Générale d'Editions. Collection 10-18. (pages 107 à 131)

luciengoldmann.jpg Lucien Goldmann

La construction d'une sociologie marxiste de l'art

Goldmann vivant, cette étude n'aurait eu aucun sens. Il n'aurait pas aimé que l'on résume en quelques pages sa démarche si rigoureuse, que l'on simplifie en quelques lignes des questions qu'il avait posées toute sa vie, que l'on présente comme certitudes des hypothèses de travail qu'il n'avait pas eu le temps de vérifier. Écrite après sa mort, cette étude n'est sans doute pas plus justifiée. Pour ses élèves et pour ses camarades, pour tous ceux qui étaient familiers de ces longues discussions dans les cafés du Quartier Latin où dans les rues  étroites de l'île de Korçula, en Yougoslavie, où se tenait ce Congrès des marxistes des pays socialistes et des pays occidentaux, auquel il participait chaque année avec le même enthousiasme, c'est un homme toujours vivant qui s'adressera à nous à travers ses écrits. L'oeuvre d'un penseur marxiste ne s'achève jamais avec sa mort et Goldmann qui, plus qu'aucun autre n'a cessé d'insister sur l'importance d'un travail de recherche collectif ne cessera de vivre parmi nous. Aussi est-ce en prolongeant ses travaux, que nous pouvons encore insuffler à ses écrits une nouvelle vie. Le but de ce court essai ne saurait donc être de proposer une vue exhaustive de l'oeuvre de Goldmann, mais d'en souligner la complexité, la diversité, parfois même les contradictions et les apories. Il s'agit, en quelque sorte de lui poser de nouvelles questions en sachant bien toutefois qu'il n'y répondra jamais plus.

Une approche synthétique de l'oeuvre de Goldmann présente de nombreuses difficultés théoriques. Si la sociologie de la littérature fut son souci constant, elle ne fut pas sa seule préoccupation et son oeuvre frappe d'abord par son étonnante diversité. (1) On ne saurait limiter son apport théorique à une discipline quelconque, aussi vaste soit-elle -philosophie, sociologie de l'art et de la littérature, esthétique, épistémologie des sciences humaines, critique littéraire - même s'il est impossible aujourd'hui de s'attacher à ces recherches sans tenir compte de ses travaux et des résultats décisifs qu'ils ont apportés. Comme son maître Lukacs, Goldmann brisait tous les genres avec une facilité déconcertante. Par ailleurs, le genre même que pratiquait Goldmann: l'essai (2), la communication, le résumé de recherches, souvent brefs et condensés, ne cesse de poser des problèmes d'interprétation. Privés de leur contexte précis, il est souvent difficile de savoir exactement à quelle question particulière ces textes se rattachent.(3) Enfin, sa mort nous a privé de l'indispensable ouvrage théorique qui aurait donné un sens véritable à tous ces essais. Dès lors, où découvrir cette insaisissable unité ? Comment réunir dans une même problématique des essais sur la vision tragique de Pascal, les romans de Malraux, le théâtre de Genêt, la peinture de Chagall, l' École de Francfort et le socialisme yougoslave ? Certains ont voulu découvrir l'unité de cette oeuvre au niveau de sa cohérence conceptuelle et de sa méthode. Et il est vrai que nul, plus que Goldmann, n'a tenté de donner à la critique marxiste un statut rigoureux et scientifique. D'autres ont tenté de chercher l'unité de cette oeuvre dans l'une de ses préoccupations essentielles : l'esthétique, la sociologie de la littérature, la critique littéraire. De telles tentatives sont sans doutes justifiées mais elles dédaignent malheureusement une grande partie des derniers écrits -politiques - de Goldmann qui échappent à ces recherches esthétiques pour tenter d'embrasser l'ensemble des phénomènes socio-culturels, qu'il s'agisse de l'intégration de la classe ouvrière au système capitaliste, du rôle de l'autogestion dans la transformation des structures sociales, ou encore du socialisme yougoslave. A ne voir en Goldmann que le sociologue de la littérature on risque de méconnaître les questions politiques qui, à notre avis, (4) lui semblaient ces dernières années les plus essentielles.

Aussi, cette unité de l'oeuvre de Goldmann la rechercherons-nous au niveau de l'interprétation marxiste elle-même. Goldmann était marxiste et c'est à partir du marxisme qu'il s'est compris et qu'il faut comprendre son oeuvre : c'est là une vérité banale, qui mérite souvent d'être rappelée. Farouchement anti-dogmatique, formé par le Lukacs d'Histoire et conscience de classe, Goldmann fut sans doute l'un de ceux qui firent le plus pour ouvrir aux recherches marxistes de nouveaux horizons. Aussi, ne saurait-on aborder son oeuvre avec sérieux sans lui appliquer la méthode même qu'il n'a cessé d'enrichir et de développer : l'interprétation génétique et dialectique. Dans cette étude, je me limiterai volontairement à trois grands axes de sa pensée:
- la recherche concrète de structures significatives dans les oeuvres littéraires;
- les fondements théoriques d'une approche dialectique et génétique en sociologie de la littérature;
- l'analyse marxiste des phénomènes politiques contemporains et de la redéfinition de la transition vers le socialisme.

L'esthétique du jeune Lukacs : du kantisme au marxisme

A l'origine de la réflexion de Goldmann sur l'art et la littérature et tout au long de son oeuvre se retrouve une inspiration constante: celle de Georg Lukacs. Il y aurait beaucoup à dire sur cette étonnante rencontre, cette fascination que Lukacs ne cessa d'exercer sur Goldmann tout au long de sa vie. Si le Dieu caché  est une illustration géniale des idées esthétiques du jeune Lukacs, on trouve peu de textes, même parmi les plus tardifs, qui ne contiennent un discret mais sincère hommage au penseur hongrois (5). Les critiques de Goldmann à l'égard du Lukacs de la maturité étaient nombreuses (et parfois injustes) mais son admiration pour ses écrits de jeunesse était sans borne. D'ailleurs, si Lukacs a donné à Goldmann l'impulsion décisive de toute son oeuvre - à travers des concepts fondamentaux comme ceux de “totalité”, “réification”, “conscience possible” - il faut bien reconnaître que ce sont les travaux de Goldmann qui, dans une très large mesure, ont révélé en France l'importance de Georg Lukacs.
Mais si dans tous ses écrits Goldmann est resté fidèle aux intuitions fondamentales de Lukacs, on ne saurait pour autant le considérer comme son disciple. Paradoxalement, il s'est assez peu intéressé à l'esthétique réelle de Lukacs : celle qui ne cessera de jouer un rôle décisif dans sa pensée correspond à une synthèse brillante et originale, mais fictive  de ses trois écrits de jeunesse : l'Ame et les formes, la Théorie du roman et Histoire et conscience de classe, oeuvres que Lukacs considérait précisément comme dépassées par son évolution politique et philosophique ultérieure. Goldmann a surtout tenté de briser le cercle souvent étroit de l'esthétique lukacsienne:
 - Il n'a jamais maintenu le privilège exorbitant accordé par Lukacs au réalisme socialiste ou au réalisme critique. De nombreuses oeuvres étudiées par Goldmann (Genêt, Saint-John Perse, Chagall) sont aux antipodes des affinités lukacsiennes.
- Il a dépassé l'opposition stérile réalisme/formalisme qui a paralysé et paralyse encore les recherches esthétiques dans les pays socialistes.
- Il a tenté de comprendre l'évolution contemporaine de l'art et de la littérature en renonçant à cette fascination pour le classicisme qui caractérise l'esthétique de Lukacs (et ce classicisme de la forme comprend des oeuvres aussi différentes par le contenu que celles de Thomas Mann et de Soljenitsyne).
Avant de tenter d'élucider la genèse des travaux de Goldmann, il est nécessaire de s'interroger sur les intuitions fondamentales et les concepts que lui a fournis le “jeune Lukacs”.
“L'importance que gardera selon nous l'oeuvre du jeune Lukacs dans l'histoire de la pensée occidentale reste en premier lieu attachée au fait d'avoir établi la jonction entre le structuralisme dont il était parti et la pensée marxiste qu'il rejoignit par la suite.” (M.S., pp. 227-228)
Goldmann a toujours maintenu une division profonde dans l'oeuvre de Georg Lukacs, accordant une place particulière à ses trois premiers écrits : l'Ame et les formes, la Théorie du roman et Histoire et conscience de classe . Il est impossible de discuter ici de la justesses mais aussi des inconvénients d'une telle division dans l'itinéraire de Georg Lukacs. Si l'importance et l'originalité de ces trois premières oeuvres sont incontestables, Goldmann a peut-être eu tort de négliger d'autres textes aussi essentiels, écrits par Lukacs dans sa maturité.
Ce qui caractérise ces écrits de Lukacs, rédigés entre 1908 et 1926, c'est qu'ils témoignent d'une évolution étonnante et sans doute unique du kantisme au marxisme le plus orthodoxe (6). Une oeuvre jouera dans la genèse de la pensée de Goldmann un rôle prépondérant, en particulier dans l'approche qu'il tentera dans le Dieu caché, de la vision tragique de Pascal et de Racine : l'Ame et les formes  (Die Seele und die Formen, Berlin 1911). Ce premier écrit important du jeune Lukacs se présente comme une “synthèse entre un structuralisme plus ou moins phénoménologique et un kantisme tragique “(7). Pour comprendre l'importance de cette esthétique du jeune Lukacs il est nécessaire d'en suivre brièvement la formation : “Ami de Lask, venant de l'Ecole néo-kantienne de Heidelberg, laquelle s'orientait déjà vers les sciences humaines (par opposition au néo-kantisme de Marburg centré sur les sciences physiques et mathématiques), Lukacs se trouvait dans un milieu intellectuel et universitaire en contact très étroit avec le groupe de Fribourg-en-Brigsau. On désignait d'ailleurs communément les penseurs de ces deux universités sous le vocable : École philosophique du Sud-Ouest allemand (Südwestdeutsche Schule)(8).”
Les contacts entre l'école néo-kantienne de Heidelberg et l'École phénoménologique de Fribourg étaient importants : le célèbre article de Husserl, la Philosophie comme conscience rigoureuse, fut publié pour la première fois dans la revue des néo-kantiens de Heidelberg, et les premiers travaux de Heidegger antérieurs à Sein und Zeit, son livre sur Duns Scott par exemple, étaient profondément marqués par l'influence de Lask.
Selon Goldmann, c'est la phénoménologie qui a permis de thématiser l'idée de “structure significative”, même si ce n'est pas là son problème fondamental, et si aucun marxiste ne saurait accepter la phénoménologie comme position philosophique. Lorsque Lukacs écrivit l'Ame et les formes, il n'était pas encore marxiste. Il s'efforçait seulement de comprendre en kantien les problèmes esthétiques et il n'est pas étonnant qu'il ait perçu l'importance de cette idée de structure significative même si la phénoménologie est résolument antidialectique (9). Et c'est pourtant à partir de cette position antidialectique - kantisme tragique et phénoménologie - que Lukacs va élaborer l'idée d'une structure significative fondamentalement dialectique. Il est impossible de retracer ici cette évolution de Lukacs, son passage du kantisme à l'hégélianisme puis au marxisme. Aussi, nous limiterons-nous à rappeler la vision du monde qui domine ces écrits de jeunesse.
L'Ame et les formes est, à travers une série de brillants essais, le déploiement d'une surprenante vision tragique. Si les deux derniers chapitres exposent le refus radical et authentique impliqué par cette vision, Lukacs fait précéder ceux-ci de l'analyse des différentes formes de refus qui lui apparaissent inauthentiques et insuffisamment radicales, quelle que soit la justification esthétique que l'on puisse en donner. Il s'agit en effet de formes cohérentes d'expressions de l'âme humaine qui mettaient en question cela même qu'elles affirmaient, ouvrant par là le chemin à la dialectique d'Histoire et conscience de classe . Goldmann présente ainsi la thèse centrale de l'Ame et les formes:
“L'idée essentielle de l'Ame et les formes, résumée d'ailleurs dans son titre, est que les valeurs spirituelles en général et littéraires et philosophiques en particulier, sont fondées dans l'existence d'un certain nombre de formes, de structures cohérentes qui permettent à l'âme humaine d'exprimer ses différentes possibilités (10).”
Mais ajoute-t-il, rien dans cet ouvrage ne nous laissait encore percevoir l'importance et la signification particulière des formes cohérentes. Ce qui fonde la vision tragique ce n'est pas sa cohérence c'est son authenticité. Il faudra attendre Histoire et conscience de classe pour que Lukacs montre que la philosophie de l'Histoire est fondée sur le fait que “l'homme est l'être qui tend à créer en permanence des structures cohérentes de plus en plus vastes”. Les principes essentiels qui surgissent de la confrontation des deux courants philosophiques, le kantisme de l'Ame et les formes  et l'hégélianisme d'Histoire et conscience de classe  se ramènent à trois fondamentaux :
1°) L'hommme est un être historique qui tend à donner une signification à sa vie.
2°) L'histoire, création humaine, est significative et suppose la validité de la catégorie de progrès.
3°) Les formes cohérentes de la création spirituelle constituent des formes privilégiées d'une activité à l'intérieur desquelles la cohérence est un des principaux critères de valeur.
A partir de ces textes, se dessine une première esthétique de la forme, non seulement en tant que celle-ci est la structure cohérente qui constitue la signification essentielle de l'oeuvre littéraire, mais aussi en tant que chaque forme est une rupture insupportable entre l'homme et le monde, une sorte de dépaysement total qui pose le problème proprement technique ” de la manière qui a permis au poète et à l'écrivain de construire une oeuvre unitaire à partir d'une signification essentiellement dysharmonique “.(11)
Lukacs tentait de penser le rapport de l'homme et de l'art vivant, et déjà se dessine chez lui ce concept de réification qui constitue l'un des thèmes centraux d'Histoire et conscience de classe . Comme l'écrit excellemment Goldmann : Il y a une relation étroite entre le fait que notre société est devenue, sur le plan de la conscience, la société du musée imaginaire qui comprend et collectionne dans ses musées ou ses anthologies, toutes les formes d'expressions depuis les plus primitives jusqu'aux plus récentes, y compris la littérature et la peinture des enfants et des aliénés, le fait qu'elle est, en même temps, la société des plus grandes audaces expérimentales sur les différents plans de la création esthétique et le fait qu'elle est, probablement, la société dans laquelle la véritable créativité est la plus faible et, en tout cas, la plus difficilement décelable faute d'un critère universellement admis.” (12)
En 1908, alors qu'il était encore étranger à la pensée marxiste, Lukacs en découvrait déjà certaines intuitions fondamentales.
La Théorie du roman(ouvrage également renié) remplacera ce kantisme tragique par une vision inspirée - parfois jusqu'à la paraphrase et jusque dans ses élévations romantiques - de l'esthétique de Hegel, mais le lien qui unit les deux oeuvres reste important. Il faudra attendre Histoire et conscience de classe  (1923) pour assister à une rupture radicale. Ce livre, aussi renié par Lukacs, fortement influencé par Hegel et Rosa Luxemburg apportait un nouveau souffle à la pensée marxiste. Abandonnant la problématique, Lukacs s'efforçait de redéfinir les concepts fondamentaux du marxisme, à travers des chapitres consacrés à la conscience de classe, à la conscience prolétarienne, à la pensée dialectique, à la vérité, avec une hardiesse qui lui a valu bien vite l'hostilité du marxisme soviétique et sa condamnation par Zinoviev. En introduisant la catégorie de la totalité, Lukacs reprenait certaines de ses intuitions les plus fondamentales en leur donnant un sens nouveau. Comme l'écrit Goldmann:
“Dans l'histoire de la philosophie et des sciences sociales, ce livre marque une étape dans la mesure où l'introduction de la catégorie de totalité, l'affirmation de l'impossibilité de séparer les jugements de fait des jugements de valeur et surtout l'introduction dans les sciences sociales du principal concept opératoire de la pensée dialectique, celui de la conscience possible (Zugerechnetes Bewusstsein ) créent la possibilité d'une sociologie dialectique positive.” (13)
On peut dire que c'est de la confrontation et de la réunion de ces trois essais qu'est née l'esthétique de Goldmann, et sa méthode génétique. Deux concepts lukacsiens prendront dans ses premières recherches une place centrale :
- celui de forme, totalité en devenir, vision du monde, structure qui reprend la double inspiration de l'Ame et les formes et d'Histoire et conscience de classe.
 - Celui de conscience possible qui désigne : “le maximum d'adéquation à la réalité que saurait atteindre (tout en étant entendu qu'elle ne l'atteindra peut-être jamais) la conscience d'un groupe, sans que pour cela celui-ci soit amené à abandonner sa structure, se révèle en effet étroitement apparenté à l'ancien concept de forme de l'âme individuelle”.(14)
A partir d'Histoire et conscience de classe , Lukacs reconnaîtra la cohérence comme exigence fondamentale. Son intérêt pour les “formes” qui n'étaient alors qu'esthétiques prend désormais tout son sens à partir du moment où l'art, la philosophie, toutes les grandes créations spirituelles  ” se rallient aux processus sociaux d'ensemble “. (15) Cette vision transformait profondément toute la conception marxiste de l'art : si pour Plekhanov l'art n'était que le  “miroir de la vie sociale “, une superstructure parmi les autres, Lukacs montrait au contraire que toute grande oeuvre, loin de refléter simplement les infrastructures, était un niveau, un modèle de cohérence unique vers lequel tendaient toutes les consciences. Comme l'écrivait Goldmann : Loin de traduire ce qu'ils disent et pensent réellement, l'oeuvre révèle ainsi aux membres du groupe ce qu'ils pensaient sans le savoir; elle est le point le plus avancé d'une cohérence vers laquelle tendent les consciences réelles des individus et comme telle, naturellement, unique et irremplaçable.” (16)
Ainsi se trouvait réalisée, au niveau de l'esthétique, la première grande synthèse du kantisme et de l'hégélianisme. Comme Kant, Lukacs affirme que l'art est une création qui atteint un niveau aussi élevé que la science et la philosophie, sans pour autant lui subordonner les autres activités créatrices, comme le font les Romantiques. Mais il refuse la vision statique du kantisme pour voir dans l'art non pas un élément essentiellement formel et abstrait, la triste réconciliation de la nature et de la moralité mais une structure dynamique, flux de significations plus ou moins distinctes, liées à l'évolution historique. Le concept qui permet cette union et ce renversement, celui de la totalité, allait prendre chez Goldmann une place capitale.

Totalité, structure significative et vision du monde: l'architecture du “Dieu caché”

Le concept de totalité ne cessera jamais chez Goldmann d'être fondamental. Ce qui se métamorphose, ce n'est jamais l'exigence de cohérence qu'implique cette catégorie mais les médiations qui rattachent la conscience collective  à l'oeuvre étudiée. Il n'en demeure pas moins vrai que le catégorie de totalité ou de vision du monde chez Goldmann ne prend tout son sens que rapportée à sa “préhistoire” lukacsienne. L'architecture et les hypothèses du Dieu caché en constituent l'illustration la plus brillante.

La forme comme exigence de cohérence

Dans l'Ame et les formes  Lukacs montre qu'il existe un certain nombre de formes qui expriment les valeurs spirituelles, littéraires et philosophiques et que certaines d'entre elles sont authentiques. Par la suite il montrera ce que signifie cette cohérence: elle exprime le besoin profond qu'a l'homme de se situer par rapport à son monde, et de donner un sens à sa vie. Dans son acceptation la plus vaste, la forme est une manière de surmonter le dépaysement qui oppose l'homme et le monde, en son sens restreint c'est la cohérence d'une signification.
- Dans la Théorie du roman il est question de “formes” littéraires épiques. Cette théorie de la forme ne peut être comprise que rapportée au classicisme. La catégorie de la totalité se rencontre dans Histoire de l'art antiquede Winkelman (1764), et surtout chez Hölderlin et Schiller. Et c'est en référence au classicisme que Lukacs a d'abord pensé cette catégorie de totalité, lorsqu'il écrit la Théorie du roman :
” Notre monde est devenu immensément grand, et, en chacun de ses recoins, plus riche en dons et périls que celui des Grecs; mais cette richesse même fait disparaître le sens positif sur lequel reposait leur vie : la totalité. Car la totalité, en tant que réalité première, formatrice de tout phénomène, implique qu'une oeuvre fermée sur elle-même puisse être accomplie; accomplie parce que tout advient en elle sans que rien en soit exclu ou y renvoie à une réalité supérieure, accomplie parce que tout mûrit en elle vers sa propre perfection et, s'atteignant soi-même, s'insère dans l'édifice entier. Il n'est de totalité possible de l'être que là ou tout, déjà, est homogène avant d'être investi par les formes, où les formes ne sont pas des contraintes, mais la simple prise de conscience, la venue à jour de tout ce qui, au sein de tout ce qui doit recevoir forme, sommeillait comme une obscure aspiration. Là où le savoir est vertu et la vertu bonheur, là où la beauté manifeste le sens du monde.”
La totalité apparaît comme quelque chose d'originel et de perdu, comme une norme éternelle qui éveille la nostalgie mais que l'on ne retrouvera jamais plus.
- Dans Histoire et conscience de classe, la totalité devient un principe infiniment plus riche qui dépasse le kantisme et l'hégélianisme pour devenir une catégorie marxiste fondamentale. Il est impossible de résumer ici la richesse de cette oeuvre - parfois qualifiée de “maudite” - qui est à l'origine d'un fantastique renouveau de la pensée marxiste. Remarquons simplement qu'il ne s'agit plus seulement de la forme comme exigence de cohérence pour l'âme humaine ou de la totalité comme idéal romantique brisé par le monde bourgeois mais de la totalité du processus de l'expérience sociale et historique telle qu'elle se constitue dans la praxis sociale et la lutte des classes. Cette notion de totalité dialectique s'oppose à la théorie du reflet(17) et du marxisme simpliste de Boukharine. Goldmann donnera deux illustrations, philosophique et littéraire, de cette catégorie de totalité : dans son premier ouvrage la Communauté humaine et l'univers chez Kant  (1948) (18), où il tentait d'éclairer la philosophie kantienne, en particulier les trois Critiques mais aussi les oeuvres qui précèdent, à la lumière de l'oeuvre de Lukacs et dans sa thèse le Dieu cachéà propos de la vision tragique janséniste chez Pascal et Racine. Comme la place nous manque dans le cadre de cette étude pour discuter longuement l'interprétation que Goldmann propose de Kant, nous nous limiterons à rappeler les thèses fondamentales et la méthode du Dieu caché, oeuvre trop riche et trop connue, pour que l'on se risque à la résumer.

Le Dieu caché

Deux phrases placées en exergue méritent d'être rappelées car elles sont les limites de déploiement de la vison tragique qu'analyse Goldmann :

” La tragédie est un jeu …un jeu dont Dieu est le spectateur. Il n'est que spectateur et jamais sa parole ou ses actes ne se mêlent aux paroles et aux gestes des acteurs. “
Georg Lukacs (Métaphysique de la tragédie, 1908)

” Le bon Monseigneur de Nantes m'a appris une sentence de Saint Augustin qui me console fort : Que celui-là est trop ambitieux auquel les yeux de Dieu spectateur ne suffisent pas.”
Mère Angélique(Lettre à Arnaud d'Andilly du 0 janvier 1623.)
Presque vingt ans après sa parution l'ouvrage fait encore l'objet de polémiques aussi vives : il s'agit non seulement de l'une des contributions les plus importantes à la critique littéraire (on peut même affirmer que c'est Goldmann qui a ouvert la voie à la nouvelle critique), mais de l'une des illustrations les plus brillantes de la méthode marxiste à une époque où elle était réduite à l'infantilisme stérile du stalinisme (19). Le projet de Goldmann était double : il s'agissait à la fois de ” dégager une méthode positive dans l'étude des ouvrages philosophiques et littéraires ” et de contribuer à la compréhension d'un ensemble limité et précis d'écrits qui, malgré de notables différences, nous paraissent étroitement apparentés. L'idée centrale de l'analyse - héritée de l'esthétique du jeune Lukacs - était que :
” Les faits humains constituent toujours des structures significatives globales, à caractère à la fois pratique, théorique et affectif, et que ces structures ne peuvent être étudiées de manière positive, c'est-à-dire à la fois expliquées et comprises, que dans une perspective pratique fondée sur l'acceptation d'un certain ensemble de valeurs. (20)  “
Ainsi Goldmann se proposait-il de montrer l'existence d'une telle structure - la vision tragique -, de la découvrir et de l' explorer à travers les pensées de Pascal et le théâtre de Racine. L'originalité profonde de l'ouvrage était de tenter d'unir en même temps une réflexion sur la méthode de recherche adoptée et une étude concrète d'une oeuvre littéraire.

La vision tragique : Dieu, le Monde, l'Homme.

” Pour tracer le schéma conceptuel de la vision tragique il faudrait dégager l'élément commun à un ensemble d'oeuvres philosophiques, littéraires et artistiques qui embrasserait en tout cas les tragédies antiques, les écrits de Shakespeare, les tragédies de Racine, les écrits de Kant et de Pascal, un certain nombre de sculptures de Michel-Ange et probablement certaines autres oeuvres de diverses importance (21)” écrit Goldmann. En fait, la théorie de la vision tragique qui lui servira à explorer les oeuvres qu'il étudie est essentiellement héritée de Kant, Pascal et Racine. Reprenant les thèmes développés par Lukacs dans le chapitre de l'Ame et les formes intitulé Métaphysique de la tragédie, Goldmann prolongeait l'inspiration fondamentale de cette oeuvre de jeunesse mais en la lisant à la lumière de ses écrits ultérieurs, c'est-à-dire en tentant de la rattacher à des situations historiques :
” Le problème central de la pensée tragique, problème que seule la pensée dialectique pourra résoudre sur le plan en même temps scientifique et moral, est celui de savoir si, dans cet espace rationnel qui a, définitivement et sans possibilité de retour en arrière, remplacé l'univers aristotélicien et thomiste, il y a encore un moyen, un espoir quelconque de réintégrer les valeurs morales supra-individuelles, si l'homme pourra encore retrouver Dieu ou ce qui nous est synonyme et moins idéologique : la communauté et l'univers. ”(22)
La voix de Dieu ne parle plus d'une manière immédiate à l'homme, c'est l'un des points fondamentaux de la pensée tragique : Vere tu es Deus absconditus, écrit Pascal - le Dieu caché . Goldmann nous dit qu'il ne faut pas chercher à atténuer le sens fort de cette pensée de Pascal en la ramenant au ” bon sens “:
” le Dieu caché est pour Pascal un Dieu présent et absent et non pas présent quelquefois et absent quelquefois; mais toujours présent et toujours absent .” (23)
C'est ce Dieu toujours présent et toujours absent qui est au coeur de la tragédie. Lukacs l'avait remarquablement compris lorsqu'il écrivit déjà en 1910 :
” La tragédie est un jeu, un jeu de l'homme et de sa destinée, un jeu dont Dieu est le spectateur. Mais il n'est que spectateur, et jamais ni ses paroles ni ses gestes ne se mêlent aux paroles et aux gestes des acteurs. seuls ses yeux reposent sur eux. ” (24)
Mais quel monde historique peut correspondre à cette forme particulière de la conscience tragique. La tragédie est toujours liée à un monde -social ou cosmique - , et si le problème central de la tragédie est de savoir si l'homme sur lequel est tombé le regard de Dieu peut encore en vivre, le monde de la tragédie se définit ainsi :
” Tout ce qui est nécessaire selon Dieu est impossible selon le monde et inversement, tout ce qui est possible suivant le monde n'existe plus pour le regard de Dieu.”(25)
Le monde est rien et tout en même temps : ” Le Dieu de la tragédie est un Dieu toujours présent et toujours absent. Or, sa présence dévalorise sans doute le monde et lui enlève toute réalité, mais son absence non moins radicale et non moins permanente fait au contraire du monde la seule réalité en face de laquelle se trouve l'homme et à laquelle il peut et doit opposer son exigence de réalisation des valeurs substantielles et absolues. ” (26) La tragédie ne connaît qu'une forme de pensée et d'attitude valables : le oui et non, c'est à dire le paradoxe : vivre - dans le monde - mais sans y prendre part. Il serait aussi peu cohérent de refuser le monde que de l'accepter dans son ambiguïté et son absurdité : “C'est là l'extrême rigueur et l'extrême cohérence de la conscience tragique telle qu'elle s'exprime dans Phèdre de Racine, dans les écrits philosophiques de Pascal, de Kant, et dans le texte déjà cité de Lukacs, attitude paradoxale et sans doute difficile à décrire et à rendre compréhensible, mais qui, seule, semble-t-il, nous permettra la compréhension des écrits que nous nous proposons d'étudier. ” (27)
A partir de là se développent deux attitudes face au monde :
- Le refus unilatéral du monde et l'appel à Dieu.
- Le refus ultramondain du monde et le pari sur l'existence de Dieu.
C'est cette différence qui sépare Junie de Phèdre, Barcos de la Mère Angélique de Pascal. Le héros tragique vit sous le regard permanent  du Dieu spectateur et pour lui ” le monde seul est réel “. La présence divine l'empêche de refuser le monde, et l'absence divine l'empêche de l'accepter entièrement. L'homme tragique vit pour la réalisation de valeurs rigoureusement irréalisables. Il réunit en lui l'Ange et la Bête, la grandeur et la misère, l'impératif catégorique et le mal radical. Dans le clair et l'ambigu, la proximité du Dieu absent, la seule forme d'expression que connaît l'homme tragique est le monologue, le dialogue solitaireselon une expression de Lukacs. Goldmann remarque que : ” Les Pensées sont un exemple suprême de ces dialogues où tout compte, où chaque mot pèse autant que les autres, où l'exégète ne saurait laisser rien de côté sous prétexte d'exagération ou d'outrance de langage, dialogues où tout est essentiel, parce que l'homme parle au seul être qui pourrait l'entendre mais dont il ne saura jamais s'il l'entend réellement.” (28)
Conscient de la vanité du monde, de l'abîme infranchissable qui le sépare de lui, l'homme sait qu'il ne pourra atteindre la valeur exclusive de Dieu par ses propres forces. Le message que l' âme croit entendre en permanence est cette voix du Dieu caché, invisible, qui lui apporte la certitude dans le doute, l'optimisme dans la crainte, la grandeur dans la misère. Telle est schématiquement l'interprétation globale que défend Goldmann dans son approche de la vision tragique de Pascal et de Racine. La seconde partie de sa thèse tente de découvrir un fondement social et intellectuel à cette vision.

Jansénisme et noblesse de robe

Il s'agit de montrer en quoi cette vision correspond à l'expression d'une classe sociale. L'hypothèse centrale de Goldmann permet de rendre compte d'un certain nombre de faits politiques, sociaux, idéologiques, qui ont profondément marqués la société française entre 1637 et 1677, dates qui séparent la retraite du premier solitaire Antoine le Maître (et l'aristocrate Saint Cyran en 1638) de la première représentation de Phèdre, dernière tragédie de Racine. Tous ces faits semblent se rattacher à l'apparition et au développement d'une même idéologie : l'impossibilité radicale de réaliser une vie valable dans le monde. Un tel choix historique mérite d'être justifié. S'il y a eu avant 1637 des
” abandons du monde ” et des retraites dans la solitude, aucune n'a pris le caractère idéologique de la retraite d'Antoine de Maître. Si on écrira après Phèdre, des pièces sérieuses, graves et tristes, aucune oeuvre ne nous montrera vraiment le Dieu spectateur de la tragédie. Aussi Goldmann tente-t-il de découvrir dans quel milieu social s'est développée cette vision tragique et ce qui a pu orienter les hommes vers une telle vision. En d'autres termes, quelle a été l'infrastructure sociale, économique et politique du premier jansénisme, celui de Barcos, de la Mère Angélique, de Pascal et des tragédies de Racine ?
Le jansénisme est en premier lieu issu des milieux de robe. Si l'on fait abstraction de quelques figures isolées, originaires de la petite bourgeoisie, figures qui se rangent à l'aile extrémiste du mouvement, la pensée janséniste s'est répandue dans deux groupes sociaux parfaitement circonscrits :
- Quelques figures de la grande aristocratie qui s'accordent assez mal de la domestication qu'implique la monarchie absolue et qui peuvent constituer une opposition propre.
- Les milieux d'Officiers, surtout membres des cours souveraines et les avocats.
Comment expliquer cette étrange affinité entre le jansénisme, la vision tragique qu'il développe, et la petite noblesse de robe ? Goldmann montre que la politique du pouvoir central a progressivement réduit l'importance de ce groupe social, le rejetant pratiquement de la vie économique et politique. C'est cette éviction qui aurait conduit progressivement ce groupe à une position de retraite face au monde et à la vie sociale. Exclue du processus économique, privée de tout avenir social, cette petite noblesse de robe sera la plus sensible à cette idéologie qui prône le refus du monde et son acceptation avec l'ambiguïté qu'une telle position comporte, comme un idéal de vie.

La vision tragique dans le théâtre de Racine

Goldmann considère qu'un lien profond unit les Pensées de Pascal, les tragédies de Racine et la vision janséniste du Dieu caché. Ce qui caractérise la tragédie racinienne d'Andromaque à Phèdre, c'est qu'elle se joue en un seul instant :
” Celui où l'homme devient réellement tragique par le refus du monde et de la vie. Un vers revient au moment décisif dans la bouche de tous les héros tragiques de Racine, un vers qui indique le temps de la tragédie, l'instant où la relation du héros avec ce qu'il aime encore dans le monde s'établit pour la dernière fois.”
Andromaque : Céphise, allons le voir pour la dernière fois (IV,1).
Junie : Et si je vous parlais pour la dernière fois (V,1).
Titus : Et je vais lui parler pour la dernière fois (II,2).
Bérénice : Pour la dernière fois, adieu, Seigneur  (V,7).
Phèdre : Soleil, je viens te voir pour la dernière fois  (I,3).
“Tout le reste, d'Andromaque à Bérénice tout au moins, n'est qu'exposition de la situation, exposition qui n'a pas d'importance essentielle pour la pièce. Comme le dit Lukacs, lorsque le rideau se lève sur une tragédie, l'avenir est déjà présent depuis l'éternité. Les jeux sont faits, aucune conciliation n'est possible entre l'homme et le monde. “ (29)
Dans toutes les tragédies raciniennes les éléments constitutifs du tragique sont Dieu, le monde et l'homme. Le monde, c'est aussi bien Oreste, Hermione, Pyrrhus, Hippolyte, Thésée et Oenone. Ce qui les réunit c'est un même manque d'authenticité, de caractère et de valeur humaine.
Le Dieu, c'est toujours le Dieu caché - Deus Absconditus- et c'est en ce sens que Goldmann montre combien des pièces comme Andromaque et Phèdresont profondément jansénistes, bien que Racine soit en conflit avec Port - Royal ” qui n'aimait pas la comédie, même (et peut-être surtout) lorsqu'elle exprimait sa propre vision  “. (30) L'intuition géniale de Goldmann c'est d'avoir montré l'identité fondamentale du Dieu caché de Pascal et du Soleil absent des pièces de Racine
” Le Soleil de Phèdre est, en réalité, le même Dieu tragique que le Dieu caché de Pascal, de même qu' Andromaque, Junie, Bérénice et Phèdre sont les incarnations concrètes de ces appelées dont la reconnaissance constitue dans l'Ecrit sur la grâce  un des critères pour différencier les jansénistes des calvinistes, ou de ces justes que la grâce a manqué, dont parle la première des cinq propositions condamnées par l'Eglise. ” (31)
L' opposition radicale est encore celle de la vision tragique du monde et d'un univers d'êtres sans conscience authentique et sans grandeur humaine. Le personnage tragique trouve au contraire sa grandeur dans le refus du monde et de la vie. Ainsi apparaît la possibilité de deux sortes de tragédie : la tragédie sans et la tragédie avec péripétie. Goldmann les définie ainsi :
” La tragédie sans péripétie ni reconnaissance est celle dans laquelle le héros sait clairement, dès le début, qu'aucune conciliation n'est possible avec un monde dépourvu de conscience, auquel il oppose, sans la moindre défaillance ou illusion, la grandeur de son refus. Ce type de tragédie, Andromaque s'en approchera de très près, Britannicus et Bérénice le réaliseront respectivement dans l'une et dans l'autre de ses formes. “
” L'autre type de tragédie est celui où il y a péripétie parce que le personnage tragique croit encore pouvoir vivre sans compromis en imposant au monde ses exigences, et reconnaissance parce qu'il finit par prendre conscience de l'illusion à laquelle il s'était laissé aller. ” (32)
Ces quelques indications suffisent, je l'espère, à montrer l'extrême cohérence de l'interprétation marxiste - la première du genre - que Goldmann a consacrée à Pascal et à Racine. Aujourd'hui encore, aucune autre interprétation ne l'a dépassée en richesse et en cohérence. Mais une telle approche pouvait-elle être appliquée à d'autres oeuvres, plus modernes et dont le rattachement à un groupe social déterminé était des plus problématiques ? C'est à cette question que se heurtera Goldmann lorsqu'il abordera l'étude de plusieurs oeuvres caractéristiques du roman moderne. Une telle approche nécessitait une transformation profonde de la méthode, une recherche de nouvelles médiationsentre l'oeuvre et la conscience collective. Mais où les découvrir ? C'est l'ensemble de ces problèmes que Goldmann tentera d'élucider dans son recueil d'essais : Pour une sociologie du roman. (33)

Jean-Michel Palmier

(1) Bibliographie sommaire des oeuvres de Lucien Goldmann et liste des abréviations utilisées:
La communauté humaine et l'univers chez Kant, P.U.F., 1948, réédité en 1967 sous le titre : Introduction à la philosophie de Kant (I.K.); Sciences humaines et philosophie, P.U.F. 1952. Médiations, 1966. (S.P); Racine. L'Arche, 1956 (R.); le Dieu caché. Gallimard, 1956 (D.C.); Recherches dialectiques. Gallimard, 1959 (R.D.); Pour une sociologie du roman. Gallimard, 1964 (S.R.); Structures mentales et création culturelle, Anthropos. 1970 (S.M.); Marxisme et sciences humaines. Gallimard, 1970 (M.S.).
(2) Dans son étude sur l'Esthétique du jeune Lukacs  Goldmann remarque à juste titre au sujet du genre même de l'essai :”l'essai, en revanche, est précisément une forme d'expression qui pose plutôt des questions qu'elle n'apporte des réponses et qui, surtout, lorsqu'il s'agit de ses dernières, les esquisse plutôt qu'elle ne les affirme.” (M.S., page 230)
(3) Il faut regretter aussi l'absence d'indications chronologiques dans son premier recueil d'essais, paru peu de temps après sa mort: Marxisme et sciences humaines(Idées,1970). Dans la plupart de ces textes - essais et conférences - Goldmann précise sa pensée en fonction d'une question particulière (sujet du colloque ou du congrès) aussi est-il particulièrement difficile de comprendre l'importance de ses prises de position lorsqu'on en ignore l'objet.
(4) Ce jugement s'appuie non seulement sur les derniers textes politiques de Goldmann (M.S) mais aussi sur une logique de discussions personnelles lors du dernier colloque sur Hegel organisé par l'École de Korçula.
(5)Ainsi le dernier ouvrage (posthume) de Lucien Goldmann : Structures mentales et création culturelle (Anthropos, 1970 et éditions 10×18, 1974) est-il encore dédicacé à Georg Lukacs.
(6) Rappelons seulement l'étonnement de Max Weber lorsqu'il apprit que son jeune ami Georg Lukacs était devenu Commissaire de la Culture dans le Gouvernement Communiste de Bela Kun, en Hongrie.
(7) Tragique qui culmine sans doute dans l'essai de Kant : La Religion dans les limites de la simple raison où il développe cette idée de “mal radical”.
(8) Cf. Goldmann : ” l'Esthétique du jeune Lukacs ” (Marxisme et sciences humaines) et Recherches dialectiques : Georg Lukacs l'essayiste.
(9) Sur le rapport de la phénoménologie au marxisme Cf. les remarquables travaux du philosophe tchèque Karel Kosik, en particulier sa Dialectique du concret (Maspéro, 1969)
(10) M.S., page 324.
(11) M.S., page 235.
(12) M.S., page 236.
(13) M.S., page 238.
(14) Ibidem, page 239.
(15) Ibidem, page 239.
(16) Ibidem, page 240.

(17) Aussi est-il stupéfiant qu'un critique soviétique ait pu reprocher à Goldmann d'être “partisan de la théorie du reflet “, et d'établir des dépendances directes entre la structure sociale et économique d'une société et la structure de la création littéraire. (Cf. S.M. p. 445.)
(18) L'ouvrage a été réédité en 1967 dans la collection Idées sous le titre Introduction à la philosophie de Kant.
(19) Comme en témoignent les comptes rendus navrants publiés à l'époque dans les revues d'obédience strictement communistes.
(20) D.C., page 1.
(21) D.C., page 32.
(22) D.C., page 45.
(23) Ibidem, page 46.
(24) Ibidem, (cité par Goldmann), page 47.
(25) Ibidem, page 59.
(26) Ibidem, page 60.
(27) Ibidem, page 62.
(28) Ibidem, page 70.
(29) D.C., page 351.
(30) D.C., page 352.
(31) D.C., page 352.
(32) Ibidem, page 352.
(33) Collection Idées. Gallimard, 1965.


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“Lukacs et Heidegger”, selon Goldmann

1 novembre, 2009 par stabi02

Article paru dans le Monde des Livres du 25 octobre 1973 

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Martin Heidegger                                                    Georg Lukacs

Lucien Goldmann : Lukacs et Heidegger. Editions Gonthier-Denoël, 182 p;, 8,50 F.

On est souvent tenté, lorsqu'il s'agit d'un livre posthume, d'y rechercher, sinon l'aboutissement d'une oeuvre et d'une vie, du moins des éclaircissements sur les derniers écrits. C'est pourtant à l'origine même de sa réflexion philosophique et politique que nous ramènent ces fragments de Lucien Goldmann. Dans son premier livre, la Communauté humaine et l'Univers chez Kant (1945), il esquissait déjà un rapprochement entre les premiers écrits de Georg Lukacs et ceux de Martin Heidegger, s'efforçant de dégager le rapport polémique qui les unissait. Presque trente ans plus tard, il a repris le même problème, sans pouvoir mener cette investigation à son terme. Ces fragments de cours donnés à l'Ecole pratique des hautes études en 1967-1968, ces débuts de chapitre, sont pourtant un complément indispensable au Dieu caché.

Contre le positivisme

Le rapprochement de Lukacs et de Heidegger a de quoi surprendre. Si Lukacs a souvent violemment attaqué Heidegger pour son attitude politique au cours de son rectorat de 1933, dénonçant un “irrationalisme” où il croyait voir la préfiguration du nazisme, Heidegger, par contre, s'est fort peu occupé des travaux du marxiste hongrois. On chercherait en vain, dans leurs problématiques, des questions communes. Pourtant Goldmann s'efforce de montrer que cette coupure radicale n'a pas toujours existée : les écrits du jeune Lukacs sont proches des positions heideggeriennes. D'autre part, l'Etre et le Temps, de Heidegger, pourrait bien être une attaque voilée contre Histoire et Conscience de classe, de Lukacs. Si la première thèse est facilement acceptable, la seconde l'est beaucoup moins. Heidegger, en effet, a souvent affirmé qu'il n'avait, à cette époque, jamais lu Lukacs. Goldmann, à l'appui de sa thèse, retrace les grands courants de la pensée allemande entre 1910 et 1925, persuadé que c'est dans cette élucidation que l'on peut trouver la raison de l'importance du rôle joué par Heidegger et Lukacs dans la philosophie et le marxisme.

A cette époque, en effet, un tournant semble s'effectuer, qui marque une rupture par rapport au positivisme. L'Etre et le Temps, publié en 1927, ouvre non seulement une nouvelle direction au sein du courant phénoménologique en renouvelant l'ontologie traditionnelle, mais marque la fin du positivisme prôné par le néo-kantisme. Histoire et Conscience de classe, publié en 1923, écrit sous l'influence de Hegel et de Rosa Luxemburg, renouvelait la pensée marxiste en lui insufflant un courant dialectique. Goldmann pense pouvoir établir que ces deux oeuvres sont une réponse à une situation politique et culturelle commune. Toutes deux rompent avec la dualité sujet-objet, le positivisme, pour renouer avec l'inspiration originale de Kant. C'est d'elles qu'allaient naître tous les courants ultérieurs, l'existentialisme de Sartre et de Jaspers, comme la “pensée critique ” de l'école de Francfort. Aussi n'est-ce pas un hasard si Marcuse, dans ses premiers écrits, s'efforce de concilier l'influence contradictoire de Lukacs et de Heidegger.

La métaphysique de la tragédie

Dès 1909, Lukacs s'inspirait d'un kantisme tragique en écrivant les essais qui composent le recueil l'Ame et les formes, essais dont le plus célèbre, Métaphysique de la tragédie, servit de point de départ à l'étude que Goldmann consacra à Pascal et Racine. Goldmann voit avec raison dans cet écrit la première manifestation de la pensée existentialiste et souligne ce qui rapproche les positions philosophiques du jeune Lukacs de celles de Heidegger : l'authenticité se définit par la conscience de la mort, l'ipséité est affirmée en même temps que l'inspiration tragique. Tout l'effort ultérieur de Lukacs, dans la Théorie du roman, lecture marxiste de l'Esthétique de Hegel, et dans Histoire et Conscience de classe, consistera à dépasser cette position  tragique vers l'idée de communauté. Son ralliement au mouvement communiste donnera à sa réflexion une direction nouvelle et il reniera ses trois premiers écrits. Dès lors, les chemins de Lukacs et de Heidegger ne pourront que diverger, et Goldmann montre bien tout ce qui sépare la pensée concrète et dialectique de l'un et l'effort désespéré de l'autre pour unir sa définition de l'homme comme être-pour-la-mort à celle d'une communauté mythique qui prend parfois une coloration paysanne.

Goldmann a sans doute tort de trop privilégier le “jeune Lukacs” au détriment du Lukacs de la maturité qu'il ignore presque totalement, car, selon lui, son ralliement implicite au stalinisme lui aurait fait perdre toute radicalité. Mais cet écrit s'inscrit désormais comme l'un des plus originaux et des plus profonds dans la littérature lukacsienne.

Jean-Michel Palmier.

L’art et le prolétariat

25 octobre, 2009 par stabi02

Article paru dans le Monde des Livres le 8 avril 1977

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La Science, l'Art et la Classe ouvrière d'Alexandre Bogdanov. traduit du russe par Blanche Grinbaum. Présentation d'Henry Deluy et de Dominique Lecourt. Maspero. Collection “Théorie” 292 p., 40 F.

Peut-il exister une culture “prolétarienne” ? Inédits en français, des textes de Bogdanov, théoricien critiqué par Lénine, éclairent d'un jour nouveau ce débat  historique.

Alexandre Bogdanov, pseudonyme (parmi d'autres) d'A. Malinovski, fût sans doute l'un des adversaires les plus constants et les plus intéressants de Lénine, dans les années d'émigration comme dans celles qui suivirent la révolution d'Octobre. Les critiques de Lénine, qui réfuta ses thèses philosophiques, puis sa théorie de la “culture prolétarienne” l'ont immortalisé, pour le meilleur et pour le pire. L'oeuvre de Bogdanov est extrêmement variée : traités économiques et philosophiques, essais sur l'esthétique et la politique, mais aussi romans utopistes. Cet ouvrage, la Science, l'Art et la Classe ouvrière, nous permet de juger plus sérieusement certaines de ses thèses fondamentales et de mesurer à quel point elles demeurent encore vivantes aujourd'hui.

Très influencé par les thèses de Mach, Bogdanov voulu unir au marxisme une théorie de la connaissance néo-kantienne, refusant la distinction entre la matière et l'esprit, afin de “rajeunir” la philosophie marxiste. Lénine, qui voyait dans cette tentative un abandon du matérialisme dialectique, répondit à ses Essais de philosophie marxiste par son fracassant Matérialisme et Empiriocriticisme.

Plus de poètes que de militants

On aurait pu croire qu'après une si violente réfutation les thèses de Bogdanov auraient disparu de l'horizon du marxisme. Pourtant, elles s'avèrent extraordinairement vivaces. Et leur auteur se trouve au centre de nombreuses polémiques auxquelles participèrent plus ou moins directement Gorki et Lounatcharski. Dominique Lecourt souligne à juste titre que, par la suite, de nombreux liens unissent les idées exposées par Bogdanov dans la Science et le classe ouvrièreaux discussions sur l'esprit de parti, le caractère idéologique de la science bourgeoise, la justification des oeuvres de Lyssenko lors des campagnes lancées par Jdanov, à l'époque de Staline.

Toutefois, c'est sur le plan esthétique que les thèses de Bogdanov connurent la destinée la plus étrange. Il voyait dans la sphère culturelle un moyen de développer l'activité révolutionnaire. face à cette “culture prolétarienne” - qu'il jugeait “une création artificielle et arbitraire”, - Lénine a toujours manifesté la plus grande méfiance. Pourtant, le Proletkult devint au lendemain de la révolution une organisation de masse dont le nombre d'adhérents était supérieur à celui du parti bolchevik lui-même. Dans les usines, dans les campagnes, le Proletkult, mettant en pratique les analyses de Bogdanov, allait créer des studios de cinéma, de théâtre, de peinture, apprendre aux ouvriers à écrire des poèmes, à jouer des pièces, etc. Sans doute les formalistes et les futuristes stigmatisaient ces créations en montrant qu'elles consistaient à écrire sur Lénine et la révolution dans les vieilles formes classiques, au lieu de les briser. Et le parti bolchevic mettait en doute la valeur des pièces “prolétariennes” qui ennuyaient les ouvriers eux-mêmes. Il reste que cette activité du Proletkult fut pour des centaines de milliers d'ouvriers leur premier contact avec la littérature, le théâtre, le cinéma et aussi la culture elle-même. Réédités en Union soviétique dans les années 60, ces recueils de “poèmes prolétariens” ne cessent d'étonner.

Agit-prop

Le Proletkult, condamné en U.R.S.S. dès les années 20 pour ses prétentions à l'indépendance, a connu une destinée étonnante en Allemagne avec les troupes de l'Agit-prop, en France à travers les essais de Marcel Martinet, auteur d'un livre sur la Culture prolétarienne (1), de poèmes et de romans tels les Temps maudits (2) qui jouèrent un grand rôle autour de la première guerre mondiale.

Les thèses de Bogdanov continuent à vivre çà et là, ressurgissant à travers le révolution culturelle chinoise, le langage des affiches, des slogans, des manifestations, des formes d'expression populaires. Elles sont inséparables des vieux rêves d'union de l'art et du prolétariat, de l'art et de la propagande, de l'autonomie culturelle par rapport à la bourgeoisie. En les redécouvrant, on comprend mieux certains phénomènes de la révolution d'Octobre et de l'art des années 20. Elles témoignent des contradictions idéologiques de l'intelligentsia de l'époque révolutionnaire, de ses espoirs et de ses luttes.

Jean-Michel Palmier.

(1) Maspero, 1976
(2) ” 10-18 “.

Jean-Michel PALMIER, Lénine, l'art et la révolution. Essai sur la formation de l'esthétique soviétique , Paris, Payot, 2006, 560 p., 30 euros. décembre 2006*

Les éditions Payot rééditent cet ouvrage de Jean-Michel Palmier (1944-1998) initialement paru en 1975. Autour de la figure de Lénine, l'auteur discute la genèse de l'esthétique soviétique, élargissant ensuite à la faveur d'Octobre 17 son champ d'investigation. L'érudition du propos porte la marque des débats des décennies 1960-1975 consacrés à l'esthétique révolutionnaire. Ce livre ne devait être que le premier opus d'un travail de plus longue haleine, il est le seul publié… Il accompagnait alors la publication d'une anthologie – choisie et commentée par Jean-Michel Palmier – des textes de Lénine sur l'art et la littérature chez 10/18 (1).

Consacrée aux questions littéraires dans la préparation de la révolution d’octobre, la première partie décrite la manière dont Lénine s'inscrit dans les débats de la social-démocratie russe. Pour Jean-Michel Palmier, la littérature constitue l'un des matériaux de la réflexion léniniste dès sa lutte contre le populisme. Il puise dans la littérature russe des types qu'il utilise ensuite dans les polémiques politiques (ainsi des personnages principaux des Ames mortes de Gogol). Cet usage de la littérature répond à la situation de celle-ci dans l'horizon de la révolution (1905) : pour Lénine, la littérature est toute entière traversé par l'idéologie puisqu'elle constitue face à la répression tsariste et devant la population russe l'expression même du politique et des contradictions sociales. Dans cette configuration, la lutte de Lénine contre le symbolisme, l'idéalisme (Berdaïev), comme son jugement mesuré de Léon Tolstoï (2), qu'il distingue du tolstoïsme, apparaissent comme des épisodes et des textes pleinement politiques. En quelques pages, Jean-Michel Palmier cerne ainsi la manière dont Lénine use du roman de Tchernychevski – Que faire ? – au retentissement générationnel considérable, pour rédiger son ouvrage éponyme où il condamne l'opportunisme et l'économisme d'une part des socialistes russes. La démonstration, convaincante, de la place tenue par la littérature dans la formation de l'esthétique léniniste s'efforce également de dégager la pensée de Lénine des interprétations postérieures, stalinienne et jdanovienne notamment ( l'organisation du parti et la littérature de parti , 1905) ; littérature et littérature de propagande sont ainsi disjointes. De nombreux portraits et descriptions du milieu littéraire et politique de la gauche russe émaillent l'analyse. Ils précisent l'amitié que Lénine voue à Gorki (en qui il reconnaît l'écrivain du prolétariat, répondant aux attentes de l'époque), à Lounatcharsky, comme les débats qui l'opposent à Plekhanov, puis à Bogdanov sur l'otzovisme et son lien au mysticisme à propos des écoles du parti (3). Dans la continuité de cette lutte, Lénine réfute dès 1909 la possibilité d'une culture et d'une science prolétarienne, défendue par Bogdanov.

La seconde partie s'avère plus ample, ouverte par les conséquences d'Octobre. Les écrits de Lénine s'effacent comme guide devant les témoignages de John Reed, Ehrenbourg, Goriely, Trotski (Littérature et révolution), Palmier discutant souvent les jugements de ce dernier. Une typologie ouvre la description des effets d'Octobre sur les écrivains et poètes russes : l'exil contre-révolutionnaire (Bounine), le silence, le ralliement timide (Gorki), l'assomption d'un poète (Essénine), la consécration (Maïakovski)… Dans cette fresque, Jean-Michel Palmier nuance des lectures trop souvent réduites à l'opposition Rouges/Blancs et souligne que les options esthétiques d'avant Octobre17 ne pèsent pas dans le ralliement ou le rejet de la révolution. En conclusion de ce chapitre, les goûts de Lénine – et de Trotski – pour un art réaliste, monumental, proche du futur réalisme socialiste sont soulignés ; de même Jean-Michel Palmier relève-t-il la liberté et l'autonomie des artistes face au pouvoir. Un trop court chapitre suit, consacré à Moscou et Léningrad dans la révolution. Empruntant à Brecht, Jean-Michel Palmier évoque une littérarisation de la rue par les spectacles, les affiches, les poèmes hurleurs… Quelques pages sur l'organisation du Commissariat à l'éducation et aux Beaux-Arts (le Narkompros) terminent ce qui devait être le premier opus d'un triptyque. Le rôle moteur de Lounatcharsky au Narkompros, l'opposition du Proletkul't de Bogdanov, c'est-à-dire la réémergence de la notion de culture prolétarienne sont évoqués. L'ouvrage s'achève au seuil des années 20, au soir de la guerre civile (4).

L'Allemagne devient ensuite le terrain de recherche de Jean Michel Palmier ( L'expressionnisme comme révolte , Payot, 1980 , Weimar en exil , Payot, 1990 ), laissant là un projet – décrit dès l'introduction – jamais repris depuis, hélas.

Vincent Chambarlhac.

(1) Lénine, Sur l'art et la littérature, Paris, UGE, coll. « 10/18 », 1976 (3 tomes). L'itinéraire militant de Jean-Michel Palmier semble croiser, au début des années 1970, le groupe Vive la révolution (VLR). Sa plume, du point de vue de l'esthétique révolutionnaire, semble résolument léniniste.

(2) Jugement plus mesuré que ceux de Plekhanov et Trotski qui partagent une égale vision de Tolstoï représentant d'un monde disparu quand Lénine y décèle lui l'écho des contradictions de la société rurale russe de la seconde moitié du XIX e siècle.

(3) Néologisme formé à partir du russe otzov qui désigne les socialistes favorables au rappel (démission) de leurs députés à la Douma pour protester contre le raidissement du régime en 1909. Ce mouvement rejoint celui des constructeurs de Dieu animé par Bogdanov. Lénine est hostile à ce mouvement, considérant la Douma comme une tribune à partir de laquelle s'adresser aux ouvriers.

(4) Sur ces questions, on consultera les contributions érudites (Jutta Scherrer et Giannarita Mele particulièrement) réunies sous la direction de Marc Ferro et Sheila Fitzpatrick, Culture et révolution, Paris, Editions de l'EHESS, 1989, 184 p.

Kostas Axelos, penseur du “Jeu du monde”

11 octobre, 2009 par stabi02

Article publié dans le Monde des Livres le 22 avril 1977.

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Sans tapage, Kostas Axelos poursuit depuis vingt ans un chemin solitaire et rare. Un “nouveau philosophe ?” Certes non : il veut penser après la mort” de la philosophie, et sait que les nouveautés d'aujourd'hui sont des évidences d'hier. Au large de l'époque, sa route mène loin. Obstiné et tenace, livre après livre, il ouvre une brèche au lieu de clore un système. En publiant Contribution à la logique, Axelos complète la seconde des trois trilogies de son oeuvre. Demain, quand beaucoup seront oubliées, il se peut que cette voix exigeante se révèle primordiale.

 Un itinéraire singulier

L'originalité de la pensée de Kostas Axelos c'est qu'elle traverse les champs les  plus divers, les philosophies les plus opposées, pour les unir en une totalité souvent contradictoire et brisée. Marx et Heidegger, Freud et Héraclite, les poètes et les théoriciens politiques y voisinent dans la même distance et la même proximité insolite.

Né à Athènes en 1924, il poursuit d'abord des études juridiques et économiques, puis s'oriente vers l'activité politique et prend part à la résistance contre l'occupation allemande et italienne en tant que militant du parti communiste. Exclu, condamné à mort par un gouvernement de droite, il émigre à Paris, où il poursuit ses études de philosophie à la Sorbonne à partir de 1945. Il devint plus tard rédacteur en chef de la revue Arguments(1957-1962), qui réunit un certain nombre d'intellectuels qui tentent un rapprochement du marxisme et des sciences humaines. Autour de cette revue résolument antidogmatique, ouverte sur les disciplines les plus diverses, se rencontreront Jean Duvignaud, Lucien Goldmann, Pierre Fougeyrollas, Edgard Morin, François Châtelet, Josef Gabel, Henri Lefebvre. Arguments fera connaître les oeuvres de Georg Lukacs, Karl Korsch et Herbert Marcuse.

En 1959, Kostas Axelos soutient ses thèses en philosophie : Marx, penseur de la technique, et Héraclite et la philosophie. Avec Vers la pensée planétaire (1964), ces deux livres constituent sa première trilogie, intitulée le Déploiement de l'errance. Par la suite, il en inaugure une seconde, le déploiement du jeu, avec Contribution à la logique (1977), le Jeu du monde ( 1969) et Pour une éthique problématique (1972). La troisième trilogie, encore inachevée, comprend déjà Arguments d'une recherche ( 1969), Horizons du Monde (1974). Problèmes de l'enjeu (en préparation) achèvera le Déploiement d'une enquête. Périodiquement, ce penseur insolite enseigne la philosophie à l'Université.

La démarche d'Axelos refuse toute compromission avec les modes, les courants, les écoles. On ne peut donc s'étonner qu'elle ait déchaîné des réactions violentes et contradictoires. Axelos érige en problème philosophique la modernité, ses illusions, ses déceptions et ses mythes et tente de jeter sur elle un regard lucide, par-delà tout pessimisme et toute utopie. Hostile aux systèmes, il se veut volontiers iconoclaste. Son oeuvre, aussi inquiétante que le palais-labyrinthe du roi Minos, est à l'image de son itinéraire philosophique et politique et défie toute détermination dans laquelle on voudrait l'enfermer.

Marxiste, il refuse de voir dans le marxisme un simple système économique et politique, pour y déceler une mise en question radicale de la modernité. Fasciné par la pensée poétique des pré-socratiques, il unit Héraclite à Freud lorsqu'il s'agit de penser le jeu universel dans lequel se trouvent pris le monde et l'existence. Heideggerien, il tente de faire se rencontrer le marxisme et la métaphysique, pour mieux les briser.

Le monde moderne, la philosophie, l'art et la culture : Kostas Axelos y voit principalement de magnifiques champs de ruines, parmi lesquels il aime à se promener avec ce mélange de joie, de tristesse et de lucidité qui caractérise, pour Nietzsche, ceux qui aiment vivre dans la neige “à la recherche du problématique de l'existence “. Ce qu'il nous enjoint de penser, c'est le désert lui-même, le vide qui pour lui caractérise notre époque. Pourtant, il n'y a là aucun pessimisme. Axelos se veut l'homme de la grande solitude et de la grande liberté. Hegel a proclamé la mort de l'art, Nietzsche, la mort de Dieu, Marx, la fin de l'histoire, Heidegger, la fin de la métaphysique : Axelos s'efforce de prendre en considération cet achèvement. Le jeu, l'errance, l'ironie et la mort sont au coeur de tous ses écrits. Jouer avec lui, c'est découvrir souvent que c'est la mort - comme dans les films de Bergman - qui est le partenaire.

A ceux qui l'interrogent sur le lieu d'où il parle, Axelos pourrait répondre par le Soliloque du dernier des philosophes de Nietzsche : “Je m'appelle le dernier philosophe parce que je suis le dernier homme.”

Jean-Michel Palmier.

L'homme d'”Arguments”

Titre d'une revue devenue “historique” Arguments (dont Christian Bourgois réédite en 10-18 des choix d'articles) , est aussi celui d'une collection, dirigée depuis 1960 par Kostas Axelos aux Editions de Minuit.
Les soixante-dix volumes parus, de l'histoire du marxisme à la linguistique (Hjemslev, Jakobson, Jespersen…) de la psychanalyse à la philosophie (Hegel, Beaufret, Fink, Châtelet, Deleuze…) dessinent, dans leur diversité, les parti pris et les curiosités multiples de l'homme qui en est responsable. Blanchot et Bataille voisinent avec Flavius Josèphe, et les ouvrages de Marcuse font bon ménage avec Novalis.
Tous ces textes n'ont en commun qu'une qualité extrême, une couverture jaune, et le soutien fervent d'Axelos.

Roger-Pol Droit

Marx et Lassalle, une amitié sans la confiance

11 octobre, 2009 par stabi02

Article publié dans le Monde des Livres, le 22 juillet 1977
Correspondance Marx-Lassalle. 1848-1864, présentée, traduite et annotée par Sonia Dayan-Herzbrun. P.U.F., 464 p., 130 F.

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Au delà de leurs lettres, la découverte de débats toujours actuels et bien curieux personnages.

Ferdinand Lassalle n'est guère tenu en haute estime par l'orthodoxie marxiste. En se fondant sur les remarques du Programme de Gotha et sur les polémiques avec Marx et Engels, on l'accuse d'avoir retardé la diffusion du marxisme dans la social-démocratie allemande, d'avoir proposé au mouvement ouvrier une sorte de “socialisme prussien” et tendu la main à Bismarck. Pourtant son histoire est plus complexe et mérite qu'on s'y arrête. Le volume de lettres que publie et présente Sonia Dayan-Herzbrun ne prétend pas réhabiliter Lassalle ni masquer ses erreurs politiques.

Mais, par un éclairage nuancé, il permet de mieux comprendre une figure centrale de l'histoire du socialisme européen, et aussi la logique de certaines erreurs d'appréciation de Lassalle qui n'ont cessé de constituer autant de tentations ultérieures de la social-démocratie.

Par ailleurs, il faut l'avouer, ce Lassalle dont Engels dénonce le mélange “de judaïsme et de chevalerie“, agitateur politique, théoricien révolutionnaire et parfois stendhalien, a quelque chose de fascinant.

Né à Breslau, en Silésie, le 11 avril 1825, Lassalle semble avoir trouvé sa véritable vocation dans une carrière universitaire à laquelle il ne pourra jamais accéder, par suite de l'antisémitisme. Très tôt, il se tourne vers la Révolution française, parce qu'elle a formellement libéré les juifs. Tout en poursuivant des études commerciales, il décide de prêcher la liberté, se lance dans l'agitation, participe aux cercles d'intellectuels et d'étudiants hégéliens alors nombreux en Allemagne, qui s'initiaient à la pensée des socialistes français. A l'Université de Berlin, il étudie Fichte et Hegel, prépare un ouvrage sur Héraclite. Pour rédiger cette étude, il se rend à Paris, se lie avec Heine et les exilés allemands.

C'est aussi à cette époque que commence son aventure rocambolesque avec Sophie von Hatzfeld. De vingt ans sa cadette, cette jeune aristocrate, maltraitée par son mari, qui lui vole jusqu'à ses revenus personnels, va trouver dans Lassalle un défenseur passionné. Pour libérer Sophie et obtenir son divorce, tous les moyens lui semblent justifiés : intercepter la correspondance du mari, l'espionner, lancer contre lui une campagne de presse et, enfin, faire dérober à la maîtresse du comte une cassette. Ce vol entraînera l'arrestation de Lassalle et un certain malaise parmi ses amis politiques, qui lui reprochent d'avoir identifié la cause de la révolution à celle d'une femme. Avocat de sa protégée, Lassalle la soutiendra jusqu'à sa libération finale. Il  vivra ensuite avec elle jusqu'à sa mort une liaison étrange faite de tendresse et d'affection.

La prison lui a évité de prendre part aux événements de 1848. Tandis que Marx et Engels fondent la Nouvelle Gazette rhénane, il prononce son premier discours politique pour la libération du poète ami de Marx, Freiligrath. Avec Marx se noue alors cette amitié passionnée, conflictuelle, riche en ruptures qui durera jusqu'à la mort de Lassalle, en dépit de l'hostilité qu'Engels ne cessa de lui manifester.

La révolution est écrasée à Vienne, mais Lassalle prêche l'insurrection aux ouvriers allemands. Quand il est arrêté, Marx prend sa défense, et c'est ainsi que commence leur correspondance. Libéré, Lassalle se retrouve seul : Marx, Engels, Wolff, Freiligrath ont émigré. Ironiquement il se nomme “le derniers des Mohicans”. En dépit de la demande de Marx, la ligue des communistes refuse de l'admettre dans ses rangs : ils ne lui ont pas pardonné l'histoire de la cassette et son étrange cohabitation avec la comtesse. Interdit de séjour à Berlin, Lassalle milite parmi les ouvriers de Rhénanie, organise leur formation théorique, discute avec Marx de la possibilité d'une révolution en Allemagne. Leur amitié allait toutefois se ternir à la suite d'une dénonciation dont Lassalle fait l'objet auprès de Marx : un commerçant auquel il avait refusé de prêter de l'argent le décrit sous un jour tellement odieux que Marx met fin pour plusieurs années à leur correspondance.

En 1856, il voyage en Orient, s'intéressant aux conflits qui naissent au sein des minorités de l'empire des Habsbourg. La publication de son étude sur Héraclite lui vaut une certaine gloire, mais Marx reste indifférent à cet écrit philosophique. Il lit par contre avec attention Franz von Sickingen, qui fera l'objet de discussions précises avec Engels. Ce drame, qui unit romantisme et politique, évoque l'époque de Luther et de la guerre des paysans. Mais en fait, sa problématique reflète le conflit même qui déchire Lassalle : celui de la fin et des moyens. Parallèlement, il développe ses idées politiques dans le Système des droits acquis (1861) et dans son étude sur Fichte. L'amitié avec Marx semble renaître sans que celui-ci lui fasse véritablement confiance. Ils se retrouvent à Berlin, envisagent la création d'une revue, mais le projet n'aboutit pas car Lassalle ne veut pas entendre parler d'Engels. Loin de se décourager, il  rédige son Programme ouvrier, désapprouvé par Marx, mais qui trouve une large audience parmi le prolétariat allemand. Il se rend même à Londres en 1862 pour tenter de rallier Marx à ses idées, mais ils se brouillent et désormais Lassalle ne répondra plus aux lettres de Marx. De retour à Berlin, il continue son travail d'agitation, est à nouveau arrêté, fonde l'A.D.A.V., premier parti ouvrier allemand. Bismarck finit par s'intéresser à lui, et un échange de vues commence entre les deux hommes, chacun espérant utiliser l'autre à son profit. “Encore une ruse à la Sickingen “, ironise Engels. Accablé de poursuites judiciaires, d'amendes, attaqué de toutes parts, Lassalle connaît une mort tragique et dérisoire: le 30 août 1864, il est tué au cours d'un duel avec le fiancé d'une jeune fille de dix-huit ans dont il s'était éperdument épris.

Toujours vivant

Cette mort achèvera de stupéfier Marx et Engels. Ce dernier ne lui pardonnera pas de s'être battu en duel avec un aventurier “valaque”. Mais les raisons de la brouille étaient plus profondes. Passionné, souvent irréfléchi, Lassalle est très éloigné de la démarche de Marx. Si Lukacs a bien montré toute l'importance du débat esthétique et politique provoqué par son drame sur Sickingen , les divergences politiques étaient plus violentes encore. Les jugements qu'ils portent sur la politique étrangère européenne sont souvent opposés. L'ennemi principal est pour Marx la Russie tsariste, pour Lassalle l'Autriche. Marx prône l' internationalisme, Lassalle est prêt à encourager tous les mouvements nationaux qui sont susceptibles de mettre en péril l'empire. Il défend même Napoléon III quand celui-ci protège les Italiens contre l'Autriche.

Politique à courte vue, sans doute, mais qui ne cessera de resurgir au sein du mouvement socialiste. Les erreurs “lassalliennes” de la social-démocratie ne manquent pas, et le mouvement ouvrier n'y échappe pas toujours. C'est ce qui confère aux thèses de Lassalle une réelle actualité.

Jean-Michel Palmier.